Les éditions Almora publient ce mois ci un livre de Luca Governatori sur Jung.

C'est une étude magistrale du Livre Rouge de Jung et de sa dimension mystique et spirituelle.

 

Les nuits de Jung

Mystique et psychologie du Livre Rouge

 

 

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Extraits :

"Il y eut littéralement, ici et là, deux Jung. Jung fit de sa propre chair double compte, décidant – en effet – d’exister deux fois. Une fois pour le monde autour (sa famille, la psychiatrie, la civilisation moderne) et une fois pour lui-même (secrètement, hors du temps). Deux vies délimitées, l’une de l’autre, par un fil rouge : d’un côté, l’orientation scientifique, le souci d’enrichir la rationalité de son temps, la décision ferme et patiente, nourrie jour après jour, d’édifier une géologie de l’inconscient ; de l’autre, l’expérience intérieure, immédiate et magmatique, au nom d’une brûlure, ou d’un appel – ce qui demeura inexpliqué, peut-être inexplicable.

 Il y eut donc un premier Jung, exposé à la clarté du jour, qui contribua aux premières modélisations de la psyché, à la suite de Freud, et il y eut un autre Jung, moins accommodant et plus intrigant, qui répondit, dans le secret de son alcôve, à l’obscure attraction de l’inconscient : aux forces vivantes de la nuit. Il y eut l’œuvre publique et l’œuvre clandestine. L’œuvre du vivant et l’œuvre posthume (l’œuvre du mort) : ce Livre Rouge, monstrueux et incandescent, dont nul, ou presque, n’entendit parler. Il y avait, sagement affiliés à la première, l’encre scrupuleuse de l’érudit, la parole prolixe de l’enseignant, l’écoute et les conseils avisés du thérapeute ; il y eut dans la seconde, sous l’emprise totale de l’imaginaire, une extravagante déambulation intérieure exaltée par des incantations et des enluminures, une généalogie vivante des métamorphoses de l’âme, une véritable odyssée des morts – et même, remarquablement précise et affûtée, une cosmologie : une histoire de la Création. Si bien que nous ne savons plus vraiment aujourd’hui, depuis la publication de cet improbable et titanesque Livre Rouge, de qui ou de quoi parlerions-nous quand nous parlons de Jung.

 Le voilà publiquement confondu, démasqué : le visage de ses « nuits » est désormais visible et nous sommes ainsi face à deux hommes. L’authentique d’une part, avec ses qualités ; le double ou menteur de l’autre, homme-invisible – sans d’ailleurs savoir lequel du docte savant (père de famille, médecin, docteur honoris causa des universités) ou de son auxiliaire (maître et gardien de la nuit, ange, spectre, gradé parmi les fous), se faisant illicitement passer pour le « vrai » Jung, fût réellement l’imposteur ou le fripon – s’il y en eût un.

 Jung parvint longtemps à contenir ou dissimuler son double ; sa réputation fut taillée dans le marbre, d’une seule pièce, et on crut en toute innocence (adversaires et admirateurs réunis) qu’il ne parlât jamais que d’une seule et même voix. Çà et là cependant, certains savaient ; d’autres devinaient. C’était un fait avéré, dans le cercle des témoins ou confidents, que Jung avait offert son cœur en partage. Lui-même se savait dans la duplicité ; il en fit parfois l’aveu. Paul Brunton racontait par exemple, lui qui fut parmi les premiers Occidentaux à recueillir en Inde (auprès de Ramana Maharshi notamment) la parole des sages, que Jung avait l’intime conviction que yoga et psychanalyse suivaient des trajectoires très similaires, polarisées vers un « même but ». Mais quoiqu’il fît preuve d’une grande sympathie à l’égard des pratiques et connaissances ramenées d’Inde, il confiait ne pas pouvoir en faire réellement part dans ses livres et interventions publiques. Sa « réputation scientifique », qu’il était soucieux de ne pas compromettre, supposait à ses yeux de ne pas s’abandonner à des considérations ne pouvant faire l’objet d’une rigoureuse « démonstration ».

En somme, et pour le dire aussitôt d’un seul mot, il y eut certainement chez Jung, enfant puis adulte : d’un côté l’ordinaire ou le savant, comblant l’aspect des géométries diurnes ;de l’autre le mystique, homme de la nuit."

Luca Governatori