Je continue de lire Bernadette Roberts.

Y a-t-il un au-delà de la conscience ?

La conscience est-elle un absolu ?

Je rappelle que Bernadette Roberts distingue deux stades : le dépassement de l'ego et le dépassement du soi ou de la conscience (voir les articles précédents).

Ici elle évoque le bouddhisme.

 

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"Question : Comment le chemin du non-soi dans la tradition contemplative chrétienne diffère-t-il du chemin tracé par les traditions hindoue et bouddhiste?

 Bernadettes Roberts :Je pense qu'il est sans doute trop tard pour moi pour avoir une bonne compréhension de la façon dont les autres religions parlent de ce passage. (…)

En fait, je n'ai rencontré le bouddhisme qu'à la fin de mon voyage, après l'expérience du non-soi. Comme je savais que cette expérience n'était pas présente dans notre littérature contemplative, je suis allé à la bibliothèque pour voir si je pouvais la trouver dans les religions orientales. Il ne m'a pas fallu longtemps pour me rendre compte que je ne le trouverais pas dans la tradition hindoue, où, comme je le comprends, l'état final est équivalent à l'expérience chrétienne de l'unité ou de l’union transformante. Si un hindou avait ce que j'appelle l'expérience du non-soi, cela correspondrait à la disparition soudaine et inattendue d'Atman-Brahman, le Soi divin dans la «caverne du cœur» et à la disparition de cette caverne elle-même. Ce serait la fin de la conscience de Dieu, ou de la conscience transcendantale - cette expérience apparemment sans fondement de «l’être», de «la conscience» et de «la félicité» qui exprime l'état d'unité. Penser que cette disparition est celle de l’ego est une grave erreur, l'ego doit disparaitre avant que l'état de l'unité ne puisse être réalisé. L'expérience du non-soi est la chute de cet état transcendant réalisé auparavant.

Au début, quand j’ai étudié le bouddhisme, je n’y ai pas non plus trouvé l'expérience du non-soi ; mais je me doutais qu'elle devait y être. La chute de l'ego est commune à l'hindouisme et au bouddhisme. Par conséquent, cela ne permettait pas d’expliquer pourquoi le bouddhisme est devenu une religion distincte de l’hindouisme, ni pourquoi il y avait une telle insistance des bouddhistes sur l’absence d’un soi éternel, qu'il soit divin, individuel ou les deux. Je sentais que la différence essentielle entre ces deux religions se trouvait dans l'expérience du non-soi, la chute du vrai Soi, Atman-Brahman.

Malheureusement, ce que la plupart des auteurs bouddhistes définissent comme l'expérience du non-soi est en fait simplement l'expérience du non-ego. La cessation de la saisie, de l'envie, du désir, des passions, etc., et l'état de paix et de joie imperturbables qui en résulte, décrivent l'état sans ego de l'unité ; cela n'exprime cependant pas l'expérience du non-soi ni la dimension au-delà. À moins de distinguer clairement entre ces deux expériences très différentes, nous les confondons ce qui entraine comme résultat inévitable que la véritable expérience du non-soi est perdue. Si nous pensons que la chute de l'ego, avec sa transformation et l'unité qui en découle, est l'expérience du non-soi, alors comment allons-nous appeler l'expérience qui se produit au-delà d’elle, quand toute cette unité dépourvue d’ego tombe? Il n'y a qu'une seule manière de la nommer :  l'expérience du «non-soi». Elle ne se prête à aucune autre définition possible. Au début, donc, j'ai renoncé à chercher cette expérience dans la littérature bouddhiste.

Quatre ans plus tard, cependant, je suis tombé sur deux lignes attribuées à Bouddha lui-même et décrivant son expérience d'illumination. Se référant au soi comme à une maison, il dit,

"Mais, Constructeur de l’édifice, je te connais à présent ! tu ne le construiras plus. Brisées sont toutes les attaches (de tes chevrons), rompu aussi ton faîtage !"

Et là je le découvris - la disparition du centre, le faîte du toit; Sans lui, il ne peut y avoir de maison, il ne peut y avoir de soi. Quand j'ai lu ces lignes, c'était comme si une flèche lancée au début des temps avait soudainement atteint son but. C'était une trouvaille remarquable. Ces lignes ne sont pas de la philosophie, mais un compte rendu d’expérience. Dans le même verset, il dit: «une maison que tu ne construiras pas encore une fois», distinguant par-là clairement cette expérience de la chute de l’ego, après laquelle un nouveau soi transformé est construit autour d'un «centre réel», le faîte du toit.

En tant que chrétienne, je vois l'expérience du non-soi comme le sens véritable de la mort du Christ, le mouvement au-delà même de son unité avec le divin, le passage de Dieu à la Déité. Bien que n'étant pas exprimé dans la littérature contemplative, le Christ a dramatisé cette expérience sur la croix pour les temps à venir. Alors que le Bouddha a décrit l'expérience, le Christ l’a manifestée sans mots. Mais ils font tous deux la même déclaration et révèlent la même vérité - qu'en fin de compte, la vie éternelle est au-delà du soi ou de la conscience. Une fois qu’on l’a entendu, il ne reste plus qu’à l'expérimenter."

Bernadettes Roberts

Trad. JLR