Dans son très beau livre, Le traité du Regard, Alain Beltzung cherche à nous ramener à la pureté du regard, à cette vision non-duelle, où il n'y a plus personne qui regarde, et où l'objet jaillit dans un espace de vision émerveillé.

Ici, c'est devant un bouquet de roses et de verveines.

D'abord le regard est admiratif, mais c'est encore un regard duel, intéressé, qui vite va s'ennuyer.

Puis, comme par miracle, un autre Regard apparait, vide de tout moi, ouvert, spacieux, détendu, sans but.

Et dans cet espace nouveau, le bouquet est enfin vu.

jlr

beltzung

"Voici sur la table un splendide bouquet que je n'avais pas vu en entrant : porcelaine des roses anciennes et branches de verveine officinale dont les longues feuilles lancéolées sont là d'un vert idéal. Je vois les roses, les verveines, les couleurs, les formes et prends le temps d'admirer. Pour prolonger encore le plaisir, mon regard s'attarde et tente de capter davantage la magie des détails et des nuances. Je fixe l'ensemble, creuse les impressions, mais plus je veux saisir et plus l'intérêt s'émousse. Le sujet s'échappe, le sujet s'épuise, tout ce qui était à voir, je l'ai vu. Déjà mon attention a les fourmis dans les ailes et voudrait se poser ailleurs.

Quelques instants plus tard, me voici émergeant d'une idée lointaine. Parti à la dérive sur un flot de pensées machinales, j'ai peine à retrouver en amont l'objet de ma contemplation. Vaguement distrait, les yeux sur les fleurs, sans vraiment accommoder. Rien d'intéressant ne se présente à mon esprit sauf que le champ visuel s'est détendu et qu'une sorte d'acuité fluide et sans but englobe maintenant le vase livré à sa solitude. Une mise au point se fait d'elle-même, non plus sur les fleurs ou les feuilles, mais sur le vide entre elles et tout l'espace à l’entoure. Je ne sais ni comment ni quand, un volume saisissant a fait surgir le bouquet dans une radiance et un relief sans pareils, un émerveillement. C'est comme passer d'un film plat en noir et blanc à la vision tridimensionnelle d'un vrai paysage, dehors au soleil. Et ce spectacle-là vit, se régénère en permanence, neuf par nature, inépuisable…

Les diverses parties du bouquet ne sont plus vues isolément ou dans leurs rapports mais prennent leur juste place dans une indicible harmonie. Il s'en dégage un sentiment intense de simplicité et de perfection. Que s'est-il passé ? La détente d’un total désoeuvrement ? L'abandon de tout préhensivité ? Je réalise après coup que la disparition en moi du spectateur avide, en quelque sorte prédateur de la beauté, a laissé la place, le temps d'un regard, à une immensité naturelle et insoupçonnable : l'espace propre du bouquet."

Alain Beltzung