Voici un texte très clair de Philippe Cornu sur l'expérience du dépassement de la dualité sujet-objet.

jlr

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"On découvre dans le bouddhisme que le moi n'a pas de consistance.

Est-ce à dire pour autant que l'on n'est rien ?

Non, bien entendu. Cela veut dire qu'il y a quelque chose derrière ce « moi » et que la croyance en ce moi occulte, ce qui est notre véritable nature, mais qu'on est incapable d'appréhender habituellement, du fait de cette obnubilation du «moi».

C'est cela que l'on peut appeler « témoin du vide atemporel», sauf que ce n'est pas un« témoin». Si c'était un témoin, ce serait encore un sujet qui observerait un vide comme un objet. Là, nous sommes dans une rupture de la dualité.

L'expérience de se retourner sur l'esprit débouche sur un espace non-duel, qui n'est pas un espace de confusion. Dans la dimension de la non-dualité, il y a apparence de multiplicité, mais on sait que ce n'est pas une réalité. Cette multiplicité n'est jamais qu'un déploiement virtuel au sein d'une dimension globale que le Dzogchen appelle la « sphère unique ». Et nous ne sommes pas un élément de cette sphère, nous sommes cette sphère, dans cette expérience. C'est une expérience de dépassement de toute la dualité sujet-objet.

Et ce n'est pas effrayant parce qu'en même temps il y a cette présence très claire et il n'y a pas de perte du sentiment de soi-même. Il y a bien quelque chose de vivant, mais ce n'est pas le soi habituel. Il y a une présence véritable, au sein de laquelle il y a des éléments de l'esprit qui fonctionnent. Ce n'est pas un arrêt de toutes les fonctions de l'esprit.

Mais toutes les fonctions reprennent leur véritable place, c'est-à-dire une fonction beaucoup plus relativisée, et dans laquelle elles n'ont pas le poids qu'on leur offre habituellement. Bref, il n'y a plus de fragmentation mais une unicité permettant l'émergence de fonctions singulières qui n'en sont pas séparées. Si une pensée s'élève, elle s'élève. Elle peut être utile et utilisée, mais on ne s'y attache pas, on ne la saisit pas. Il n'y a plus de saisie car il n'y a plus de sujet qui saisit des objets.

Dès l'instant où il n'y a plus cette dichotomie sujet-objet, on est dans un espace fluide. C'est très difficile à décrire, parce qu'on le décrit inévitablement avec le langage, donc avec l'esprit conceptuel qui ne sait pas se concevoir autrement que comme un sujet vivant dans un monde d'objets. Et cet esprit est incapable de percevoir cette dimension. Il faut que l'esprit conceptuel meure littéralement ou s'évapore dans l'expérience du méditant pour que se fasse jour cette dimension de l'esprit qui est inconnue habituellement."

Philippe Cornu