Giacometti raconte au début de cette interview une expérience de vision qui fut pour lui un changement complet de réalité et qui a donné naissance à son art.

En 1945, dans un cinéma de Montparnasse, soudainement, il a vu le monde comme pour la première fois.

 

Il a d'ailleurs à plusieurs reprises parler de cette expérience fondatrice

"Je m’en suis aperçu en 1946, en allant voir un film aux Actualités Montparnasse. Tout à coup (cela venait des dessins que je faisais à l’époque), je n’ai plus vu que des taches noires qui bougeaient sur une surface blanche. J’étais si frappé que je ne voyais plus l’image que ces taches représentaient. Quand je suis sorti du cinéma, j’ai été comme saisi : comme si je voyais le boulevard Montparnasse pour la première fois. Il n’y avait aucun rapport avec l’image de l’écran". A. Giacometti, Ecrits,

Giacometti, narrant cette même expérience six ans plus tard, en 1961, la précise :

"– Par exemple, je me suis rendu compte qu’entre le fait d’aller au cinéma et celui de sortir du cinéma, il n’y avait pas d’interruption ; j’allais au cinéma, je voyais ce qui se passe sur l’écran, je sortais, rien ne m’étonnait, dans la rue ou dans un café…
Donc, pas du tout d’écart entre cette image vue sur l’écran…
– […] et la réalité de la rue : ma vue du monde était une vue photographique, comme je crois que c’est pour tout le monde, non ? On ne voit jamais les choses, on les voit toujours à travers un écran […]. Et alors, tout d’un coup, il y a eu une scission. Je me rappelle très bien, c’était aux Actualités, à Montparnasse, d’abord je ne savais plus très bien ce que je voyais à l’écran ; au lieu d’être des figures, ça devenait des taches blanches et noires, c’est-à-dire qu’elles perdaient toute signification, et au lieu de regarder l’écran, je regardais les voisins qui devenaient pour moi un spectacle complètement inconnu. L’inconnu était la réalité autour de moi et non plus ce que se passait sur l’écran ! En sortant, sur le boulevard, j’ai eu l’impression d’être devant quelque chose de jamais vu, un changement complet de la réalité".A. Giacometti, Ecrits,

giacometti

 

 

Je me demande si Giacometti n'a pas fait à ce moment-là l'expérience d'une vision non-duelle, dans laquelle la distinction entre sujet et objet s'évanouit; où extérieur et intérieur n'ont plus de sens.

C'est ce qu'on expérimente dans la pure vision : le monde est vu pour la première fois, dans une fraicheur joyeuse et dans une pure perception au-delà des mots. C'est comme si un voile se déchirait brutalement pour nous révéler une présence du monde inconnue et silencieuse, comme si tout le Réel acquérait d'un coup une valeur infinie.

C'est la source de l'art des grands artistes, et cette vision est accessible à chacun d'entre nous, maintenant, si nous regardons à partir de l'espace transparent de la conscience et non plus à partir des yeux d'un individu.

jlr