Très bon livre d'Abdennour Bidar.

tisserands

 

Sur l'oubli du Soi dans la culture occidentale , que j'avais aussi signalé dans mon livre Eveil et philosophie en 2006.

 

"Ayant été familiarisé dès mon enfance avec les sagesses musulmane, hindoue et chrétienne en particulier, je me suis très tôt rendu compte que les esprits les plus subtils et pénétrants de ces différentes traditions avaient tous l’intuition que c’est en nous que se trouve la clé du plus grand mystère. Cette prise de conscience précoce n’a fait que se renforcer lorsque mes études de philosophie m’ont fait découvrir les stoïciens, les épicuriens et les néoplatoniciens. Eux aussi se concentraient sur l’exploration de l’intériorité et parlaient d’autres niveaux de conscience que l’ordinaire ; et ils proposaient également – comme leurs homologues religieux d’Orient et d’Occident – des exercices spirituels permettant d’en faire l’expérience.

Dans ces études de philosophie m’attendait cependant aussi une très grande surprise : mais où était passée la quête du moi profond, où était donc passée l’expérience prodigieuse du Soi, chez les penseurs, intellectuels, philosophes de l’Occident moderne ? D’abord incrédule, je compris bientôt à quel point ces thèmes étaient absents chez nos esprits à première vue les plus puissants, et à quel point dans le « grand paysage mondial des sagesses » cette pensée moderne ignorante du Soi est exceptionnelle : parmi toutes nos « sciences humaines » nées au XIXe siècle, seules la psychologie et la psychanalyse nous proposent de nous aventurer en nous-mêmes… Mais dans quel abîme d’oubli ou de déni a donc sombré cette figure du Soi autrefois partagée comme un trésor, comme un patrimoine universel de l’humanité, par toutes les écoles orientales et antiques d’un bout à l’autre de la Terre ?

 

Cette présence du Soi en nous comme d’une Personnalité paradoxale - distincte de notre individualité et en même temps infusée en elle - est décrite aussi bien par Platon que par Shankara et maître Eckhart. Dans des langages qui varient, tantôt plus philosophiques et rationnels, tantôt plus religieux et mystiques, tous tentent de rendre compte de l’expérience de cette présence apparemment incroyable. Ils parlent de sa prise de conscience comme d’un dévoilement, d’une illumination, d’un éveil survenu souvent – pas toujours – au terme d’une longue quête et d’une longue enquête. Ils en témoignent aussi comme d’une expérience dont il est absolument impossible de rendre compte – comme s’ils avaient mis les pieds dans un pays trop étrange pour être décrit. Lorsque cette Personnalité transcendante se révèle en eux, ils s’aperçoivent qu’elle échappe à toute description et que leur petit moi de départ est comme le costume d’un comédien qui en aurait une infinité dans sa loge. Ce moi ne leur apparaît donc plus comme leur identité même mais comme un des travestissements, une des incarnations de la Personnalité – sa forme particulière dans ce corps, dans cette conscience, dans ce chemin d’existence qui sont les nôtres actuellement.

Combien parmi nous aujourd’hui ont connaissance de cette unanimité des sagesses traditionnelles d’Orient et d’Occident ? De cette rencontre au sommet dans la description de la vocation la plus haute de l’individualité humaine à tendre vers le Soi ? Qui, parmi nos philosophes modernes, de Nietzsche à Foucauld en passant par Sartre et Heidegger, nous aurait parlé d’une idée comme celle-là ? Pas un ne l’a fait. Je suis stupéfait de constater la quasi-disparition dans la pensée de ce thème jusque-là central et universel de la culture humaine. La perte de conscience de cette « possibilité du Soi » est d’ailleurs constatable aussi bien du côté de la religion que du côté de la philosophie et des sciences de l’homme. La plupart des éducations religieuses ne transmettent en effet à peu près plus rien de ce sens supérieur de l’humain. Les théologiens, les clercs de toutes confessions, n’évoquent jamais « l’homme dans l’homme » ; ils se contentent de parler des dieux, de leurs lois et de leur amour, et de répéter que face à eux l’homme n’est rien, qu’il doit se soumettre et implorer la miséricorde, le pardon de ses péchés ou son salut dans l’au-delà… Comment les religions elles-mêmes ont pu oublier à ce point-là que le mystère fondamental est celui de la présence en tout être humain d’un « humain plus qu’humain », d’une personnalité humaine dont les dieux sont autant d’images à la fois justes et naïves ? Le culte des dieux, des prophètes et des saints a eu pour résultat catastrophique de persuader qu’il s’agissait là de modèles inaccessibles, et d’éloigner de « l’homme ordinaire » toute idée d’atteindre lui-même la sagesse et de trouver en lui-même une présence supérieure. Même le christianisme, qui parle du Christ comme « divin et humain », n’enseigne pas à ses fidèles que chacun est appelé en réalité à devenir Christ, c’est-à-dire à réaliser le « divin » comme sa personnalité propre.

Quant aux athées, ils ne voient là-dedans qu’une « folie des grandeurs » qu’ils traitent par le mépris ou l’indifférence. Un moi profond dont le mystère ultime serait un Soi hors monde ? Cela n’existe purement et simplement pas pour eux. Voilà donc comment croyants et athées se retrouvent aujourd’hui associés, à leur insu, dans la même ignorance de la sagesse ancienne. Unis dans le déni."

Abdennour Bidar