Relire un classique : la description que fait Douglas Harding de sa découverte de sa vraie nature, de son éveil dans son livre Vivre Sans Tête (Ed. Le Courrier du Livre)

Pour moi, et pour beaucoup de gens, des pages sublimes et tellement précises.

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« Il m’arriva une chose incroyablement simple, pas spectaculaire le moins du monde : je m’arrêtai de penser. Un état étrange, à la fois alerte et engourdi, m’envahit. La raison, l’imagination et tout bavardage mental prirent fin.

Pour la première fois les mots me firent réellement défaut. Le passé et l’avenir s’évanouirent. J’oubliais qui j’étais, ce que j’étais, mon nom, ma nature humaine, animale, tout ce que je pouvais appeler mien. C’était comme si à cet instant je venais de naître, flambant neuf, sans pensée, pur de tout souvenir. Seul existait le Maintenant, ce moment présent et ce qu’il me révélait en toute clarté. Voir, cela suffisait. Et voir quoi ? Deux jambes de pantalon couleur kaki aboutissant à une paire de bottines brunes, des manches kaki amenant de part et d’autre à une paire de mains roses, et un plastron kaki débouchant en haut sur… absolument rien ! Certainement pas une tête.

Je découvris instantanément que ce rien, ce trou où aurait dû se trouver une tête, n’était pas une vacuité ordinaire, un simple néant. Au contraire, ce vide était très habité. C’était un vide énorme, rempli à profusion, un vide qui faisait place à tout – au gazon, aux arbres, aux lointaines collines ombragées et, bien au-delà d’elles, aux cimes enneigées semblables à une rangée de nuages anguleux parcourant le bleu du ciel. J’avais perdu une tête et gagné un monde. Tout cela me coupait littéralement le souffle. Il me semblait d’ailleurs que j’avais cessé de respirer, absorbé par Ce-qui-m’était-donné : ce paysage superbe, intensément rayonnant dans la clarté de l’air, solitaire et sans soutien, mystérieusement suspendu dans le vide, et (en cela résidait le vrai miracle, la merveille et le ravissement) totalement exempt de « moi », indépendant de tout observateur. Sa présence totale était mon absence totale, de corps et d’esprit. Plus léger que l’air, plus translucide que le verre, entièrement détaché de moi-même, je n’étais nulle part à la ronde. (…) En dehors de l’expérience elle-même ne surgissait aucune question, aucune référence, seulement la paix, la joie sereine, et la sensation d’avoir laissé tomber un insupportable fardeau. (…)

J'avais été aveugle à cette réalité unique et toujours présente – sans laquelle il est vrai que je suis aveugle – à ce qui remplace si avantageusement ma tête, cette clarté illimitée, ce vide lumineux d'une pureté absolue. Et ce vide EST toutes choses, plus qu'il ne les contient. Car j'ai beau observer avec un maximum d'attention, je n'arrive même pas à trouver ici le moindre écran sur lequel se projetteraient ces montagnes, et ce soleil, et ce ciel, pas même un miroir parfait les reflétant, ni une lentille transparente, ni un orifice au travers duquel je les verrais – encore moins une âme ou un esprit à qui elles seraient présentées, ou un observateur (fût-ce une ombre) qui puisse se distinguer de la chose observée. Absolument rien ne vient s'interposer, pas même cet obstacle déconcertant et trompeur appelé distance : le ciel immense et bleu, les neiges et leur blancheur ourlée de rose, le vert intense de l'herbe - comment les percevrais-je avec une impression de distance ? En l'absence d'observateur, il n'y a rien ni personne qui puisse les reléguer à distance. Ici, ce vide-sans-tête échappe à toute défintion et à toute localisation : il n'est pas rond, ni étriqué, ni vaste, ni même ici, un ici différent d'un là-bas. »

 

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