kailash-parbat

 

RANGRIK RÉPA KUNGA LODRÔ (1619-1683)

 

 

"Lorsque j'arrivai au lieu sacré de la Reine des Mon­tagnes enneigées (Mont Kailash), j'eus une expérience décisive de la conscience éveillée, claire comme un ciel sans nuages, profondément lumineuse, vaste et sereine, transcen­dant toute notion d'asservissement et de libération, transparente, sans extérieur ni intérieur, dans laquelle les phénomènes ne cessaient en rien de se manifester. Mais tout ce qui apparaissait, tout ce qui se mani­festait, tous les mouvements de pensées étaient, dans la conscience directe que j'en avais, limpidement clairs et transcendaient toute limite. Plus les phéno­mènes surgissaient ainsi sans obstruction, plus l’expé­rience devenait claire. Je comprenais que tout ce qui se manifestait n'était rien d'autre que la luminosité spontanée. Quant à l'incessant mouvement sous-jacent des pensées, je le perçus comme la présence ininterrompue de la conscience éveillée. Une convic­tion surgie du plus profond de moi-même et diffé­rente de tout ce que j'avais compris jusqu'alors se fit jour. Les termes mêmes de pensées grossières ou sub­tiles, de bon et de mauvais, ne s'appliquaient plus. Tout ce qui se manifestait, tout ce que je percevais ne pouvait plus me faire ni bien ni mal, et ne suscitait plus ni espoir ni crainte.

Il n'y avait plus de différence entre manifestation et non-manifestation, mais mon esprit restait parfai­tement clair, même devant la multiplicité des phé­nomènes et des pensées. Même sautant ou courant, même si ma bouche et mes yeux étaient distraits, je gardais l'esprit vaste et détendu. Tous les discours sur ce qui est ou n'est pas, sur le fait d'être ou ne pas être en méditation, s'étaient effondrés. Continuelle­ment présente était la conscience éveillée, ineffable, surgie d'elle-même, dans laquelle s'abîme toute acti­vité.

Sans qu'il fût nécessaire de distinguer entre périodes de méditation et de non-méditation, j'éprouvais une certitude surgie des profondeurs de mon esprit."

(Trad. M. Ricard)