Nouveau livre chez Almora en ce mois de mars

La pensée bouddhiste

une métaphysique de la délivrance

de Thierry Falissard

 

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"Quatrième

Qu’est-ce que le bouddhisme, si on le considère sous un angle purement philosophique ? Est-il à même de proposer une métaphysique acceptable à un homme moderne revenu de tout, au sceptique contemporain lassé des croyances et des dogmatismes religieux, héritages contestés des siècles passés ?

Ce livre expose la conception du monde propre au bouddhisme et les lignes directrices qui la sous-tendent. Il montre en quoi elle diffère de la conception occidentale, tout en s’accordant avec elle sur plusieurs plans, épistémologiques ou éthiques, bien que sa métaphysique, elle, reste unique en son genre dans son anti-essentialisme radical.

L’exposé de la doctrine s’ordonne selon différents niveaux et progresse en « cercles » concentriques, partant de l’essentiel pour aller vers l’accessoire. Le lecteur découvre ainsi un « paysage » philosophique bâti autour de quelques hypothèses centrales, rationnelles et axiomatiques, et qui s’élargit ensuite vers une perspective plus ouverte, jusqu’à atteindre enfin, en sa périphérie, un domaine mouvant où règnent spéculations et fulgurances.

De nombreux extraits des textes fondamentaux des différentes écoles bouddhiques (Theravāda et Mahāyāna) sont cités à l’appui de la présentation, pour illustrer le propos et corroborer certaines thèses avancées par l’auteur. On y montre que le bouddhisme est moins une richesse spirituelle exotique transmise par un « Orient compliqué » qu’une réponse toujours plus actuelle aux problèmes éternels de l’être humain.

 

Sur l’auteur

Thierry Falissard est ingénieur, spécialisé dans l’informatique, et vit en Suisse. Proche de l’Ecole bouddhique dite « de Gretz », il a traduit en français deux ouvrages du maître de méditation anglo-australien Ajahn Brahm."

 

extrait

"L’absence de soi ne consiste pas à nier qu’il y ait des êtres, à soutenir des bizarreries logiques telles que « l’être n’est pas » ou « rien n’existe ». L’être empirique n’est pas nié. L’individuation existe : l’individu est une réalité empirique impossible à nier, au contraire elle est centrale[1].

Elle consiste à affirmer que tout « caractère individuel » est en dernier lieu relatif, contingent, contrairement à l’idée qui confère un caractère essentiel, absolu, monadologique, à l’individu ou aux choses. Cette hypothèse de l'absence de soi (on parle aussi de façon plus pédante d’une « déficience ontique des phénomènes »[2] ou d’une « non-consistance ontologique »[3]) est une « croyance rationnelle » de la part des bouddhistes.

On peut même avancer qu’elle est réfutable au sens de Karl Popper[4] : on attend toujours que quelqu’un essaie de démontrer sa fausseté, en prouvant l’existence d’une « âme essentielle », d’un « substrat absolu », « substance », « essence », « Etre », ou tout autre grand mot rassurant (mais vide de sens) qu’il lui plaira d’inventer − la charge de la preuve lui incombant. Aucune expérience n’est capable de fournir de telle preuve, ni aucune démonstration (toutes les « démonstrations » étant des variantes de l’argument ontologique bien connu, c’est-à-dire des pétitions de principe[5]). Il n’y a rien de tel en réalité, et surmonter cette croyance erronée est précisément le premier pas sur la Voie bouddhique, et même le premier succès (stade de sotāpanna, décrit plus loin). L’hypothèse bouddhique d’anātman sert en même temps de garde-fou efficace contre toutes les divagations humaines que la seconde hypothèse, l’hypothèse de l’Absolu, a pu entraîner : théologies, théophanies, eschatologies, panthéons (y compris dans le bouddhisme !), etc[6].

Anātman n'est pas la négation du soi, c'est l'absence absolue du soi (préfixe an− privatif).

Le soi apparaît comme une création mentale fictive à laquelle la nature a assigné un rôle que l’on peut comprendre : l'autopréservation de l'être sensible qui poursuit avant tout ses intérêts individuels, une ruse du vouloir-vivre[7] pour les bouddhistes, tout comme les sentiments entre les deux sexes, aussi élevés et raffinés soient-ils, ne servent in fine qu'à la propagation de l'espèce. Les variantes les plus subtiles de la fausse idée du soi se retrouvent objectivées tant par les matérialistes que par les spiritualistes dans les notions de substance, de matière, de « fondement des choses », d'esprit (originel ou pas), voire d'Absolu. Même le concept de néant peut servir à cet effet. Dès lors que l’on soutient une théorie relative au soi (sa création, son annihilation, sa permanence, sa survie), on se crée une prison mentale dont la sortie sera douloureuse ou impossible :

Je ne vois aucune théorie du soi (attavāda) dont l’acceptation (upādānaṃ : adhésion, attachement) ne mènerait pas au chagrin (soka) et aux lamentations (parideva), à la souffrance (dukkha), à la détresse (domanassa) et au désespoir (upāyāsa).[8]"

 



[1] Ne serait-ce que parce que "chacun est propriétaire de son karma", comme on le verra plus loin.

[2] Voir par exemple "La métaphysique de Schopenhauer", Vincent Stanek, Vrin, 2010.

[3] Voir "Nâgârjuna et la doctrine de la vacuité", Jean-Marc Vivenza, 2001.

[4] Karl Popper ("La logique de la découverte scientifique", 1934) caractérise les propositions et conjectures scientifiques non par la possibilité de les vérifier, mais par la possibilité de les réfuter par des expériences qui les contredisent. Une doctrine irréfutable (astrologie, théisme...) ne peut alors être considérée comme scientifique.

[5] La pétition de principe présuppose ce qu’elle veut prouver (par exemple on pose a priori le concept de "Dieu", puis on démontre qu’il existe). Cet argument peut être habilement caché dans une "démonstration", mais en fin de compte il ne peut convaincre que les déjà convaincus.

[6] "Qu'il y ait un Absolu, et que cet Absolu puisse être perçu, senti et pensé, c'est un article de foi pour ceux qui consacrent leurs veilles à le pénétrer et le définir. Le sentiment de l'Absolu est pour eux un fait, le texte sur lequel toute leur activité se borne à broder les gloses les plus diverses." (Max Stirner, "L’Unique et sa propriété")

[7] Ce n'est pas la raison qui est rusée (comme le dirait Hegel), c'est le vouloir-vivre, qui sait utiliser tous les arguments rationnels pour se justifier. Le vouloir-vivre est décrit plus en détail dans le deuxième cercle.

[8] Ahampi kho taṃ bhikkhave attavādūpādānaṃ na samanupassāmi yaṃsa attavādūpādānaṃ upādiyato na uppajjeyyuṃ soka parideva dukkhadomanassupāyāsā (Alagaddupama Sutta).

 

 

Sommaire

 

Introduction.

Qu’est-ce que le bouddhisme ?.

Un terme impropre.

Une description en quatre « niveaux ».

Le premier cercle : deux hypothèses au cœur de la doctrine.

Un concept unificateur : la vacuité.

Conséquences d'anātman (absence de soi).

Un peu d'épistémologie...

Idéalisme.

Empirisme.

Nominalisme.

Relativisme.

Conséquentialisme.

Instantanéité.

Interdépendance.

Causalisme.

Déterminisme.

Remarques sur la vacuité.

Conséquences d’asaṃskṛta (inconditionné).

Les quatre sceaux.

Qu'est-ce que le phénomène ? La comparaison de l’arc-en-ciel

Liberté et déterminisme.

Le deuxième cercle : que faire ?

Les quatre « nobles vérités ».

Première vérité.

Deuxième vérité.

Troisième vérité.

Quatrième vérité.

Ni être ni néant : la phénoménalité.

Cinq agrégats.

Attachement à la forme (rūpa).

Attachement aux sensations (vedanā).

Attachement aux notions (saṃjñā).

Attachement aux facteurs d'existence (samskāra).

Attachement à la connaissance discriminative (vijñāna).

Les différents aspects de l'ego.

Trois concepts de l’ego.

Trois autres conceptions de l’ego : corps, acteur, spectateur.

L'esprit, cet inconnu.

La pensée.

L’inconscient.

La conscience.

Le monde comme illusion.

Le troisième cercle : un paysage plus vaste.

Renaissance et réincarnation.

Le karma.

Diversité des êtres.

Pluralité des mondes.

Le quatrième cercle : bien loin du centre.

Prière... de passer votre chemin.

Magie et illusion.

Bouddhisme et société.

Bouddhisme et bouddha.

Bouddhisme et religion.

Autres croyances.

Conclusion.

Annexe : synoptique des principaux éléments de la Voie bouddhique.