Franck réagit ici à une discussion qui a eu lieu sur ce blog ( ICI ) ; certaines personnes constatent le vide au-dessus des épaules mais posent la question: "c'est vide et alors?"

voici le commentaire de Franck:

jlr

 

 

    "J’arrive un peu tard au sein de cette discussion mais votre commentaire m’a interpellé. Lorsque vous dites « et alors » c’est une interrogation que l’on peut être amener tout naturellement à se poser. Il est tout à fait naturel de se dire : après tout, c’est normal que je ne vois pas ma tête puisse que je suis dedans et alors ? Exactement comme je peux affirmer que je n’ai pas de dos parce que là où je suis ce dos n’existe pas : et alors ? Après tout, il n’y a pas de quoi écrire des livres la dessus ni d’animer des conférences.

 

    Certains pourrait aller jusqu'à dire que les « sans tête » sont des gens un petit peut zinzin. (Il faut bien reconnaître que dans le monde où l’on vit aujourd’hui, être un peu fou dingue est devenu quelque chose de tout à fait normal).

Pour les uns, l’expérience du doigt est une véritable révélation. D’autres en revanche s’arrêtent très vite à l’aspect anecdotique et ne cherche pas à s’aventurer plus loin parce qu’ils n’ont pas encore pressenti la dimension qu’il y a derrière tout ça.

 

    Il y a environ une vingtaine d’années alors que j’étais un élève de Jean Klein, (un élève plutôt paresseux comme vous le savez), lors d’un séminaire, un ami et moi nous nous promenions sur un chemin de campagne. Cet ami m’a parlé d’un certain Douglas Harding que je ne connaissais ni d’Eve ni d’Adam. L’approche de Douglas étant si simple il ne lui fallut que quelques petites secondes pour en faire le tour en me disant à peu près ceci : "Douglas Harding dit qu’aux dessus de nos épaules il n’y a rien, sinon un immense espace rempli de la scène environnante". (Le mot absence de tête n’avait même pas été évoqué). Soudainement, je pris un choc en pleine figure  - c’est le cas de le dire -  et je me demandais comment j’étais passé durant vingt cinq ans de ma vie à coté de quelque chose d’aussi énorme, d’aussi simple, d’aussi direct et d’aussi évident.

 

    Dès mon retour à Paris, je me suis rendu à la salle sainte Agnès ou Douglas et son épouse Catherine, animaient un atelier. Ce qui m’a conduit de fils en aiguilles à une merveilleuse rencontre, celle de José et Lorène. J’ai donc incessamment suivi de façon assez assidue les ateliers qu’il dirigeait dans le 18ème à époque.

 

    Durant cette période, et en raison du manque de maturité qui me faisait tristement défaut, je restais en quelque sorte figé sur l’aperçu anecdotique de la vision. En effet, de là où je regardais il n’y avait pas de tête. C’est à ce moment là que le « et alors ? » commençait à me mordiller doucement les lèvres. Afin de combler cette insatisfaction j’arrosais les pratiques que suggérait José, avec de la sauce façon Jean Klein. Il était forcé de constater qu’à cette époque, je n’étais pas en mesure d’explorer la dimension si simple qu’il y avait derrière tout ça, si bien qu’au bout d’un certain temps j’ai commencé par me lasser.

 

La magie du début n’opérait plus et semblait même avoir perdu toute sa saveur, si bien que pour finir la vision disparue complétement alors qu’elle avait toujours été là. Telle que je l’avais compris, il me suffisait pour y mettre fin de fermer les paupières.

    Si la magie n’opérait plus, c’est parce que j’en étais resté à l’absence de tête qui s’opposait vivement dans mon esprit à la présence d’une tête qui manifestement était bien là. Quoi que l’on dise, elle apparaissait inexorablement dans le miroir chaque matin. Je me disais : le miroir lui ne peut pas raconter de conneries un miroir ça ne ment pas.

 

    Cependant, cette absence, ou plutôt cet espace au dessus de mes épaules me turlupinait sans cesse. J’avais compris un truc absolument dingue, mais j’était bien obligé de reconnaître que quelque chose manquait cruellement. Ce qui manquait à cette vision c’était du ressenti, la vision était là c’est sûr, mais elle se limitait aux yeux, à une minuscule surface située entre le nez et les sourcils comme si les quatre autres sens étaient totalement exclus, comme si eux n’étaient pas invités à la fête. Cette incroyable découverte que j’avais faite sur ce chemin de campagne ne pouvait tout de même pas se résumer à une présence ou à une absence de tête.

 

    Le véritable "saut dans le vide" pour reprendre cette jolie expression de José, se produisit un jour de grande révolte à l’encontre de ces maîtres que je vénérais tant. Ils me demandaient de méditer, ils me demandaient d’être. Un jour, j’ai eu la folle envie de faire l’inverse, au lieu d’essayer d’être j’ai essayé de ne pas être. C’est alors que je me suis rendu compte que cela m’était absolument impossible. J’ai aussitôt réalisé qu’il était un regard qui savait que j’étais, qu’il était un regard tapis juste derrière moi qui me voyait méditer, me lever le matin, faire mes courses comme faire la vaisselle, que c’était ce même regard qui jadis me voyait lutter afin de tenter de m’établir dans la vision sans tête. Je réalisai du même coup que ce regard que je pourrais définir par un « être vision », avait toujours été là, qu’il n’était pas lié au corps mais qu’il était pur espace « entre guillemets » accueillant ce corps, une sorte de « vision contenante » (je sais ce mot n’est pas dans le dictionnaire mais ce n'est pas bien grave).

 

    Le plus saisissant, c’est qu’en raison de l’ancienne identification je ne ressentais pas cette vision comme étant moi, mais à la fois je savais au plus profond de mon être qu’elle était pleinement moi. L’ancienne identification me faisait voir un témoin alors qu’elle n’a absolument rien de personnel pour pouvoir être un témoin. Cependant, une chose était sûre, je savais que j’étais et ce qui le savait était pleinement moi. Selon ma terminologie, un « Suis » sans le « Je » de « Je suis » Le sentiment de présence sans un moi qui soit présent, on peut aussi dire plus simplement que le sentiment moi pris alors un sens totalement différent.

  

    La vision que j’avais tentée de maintenir jusqu‘alors n’était qu’une vision limitée au sens de la vue alors que cette vision englobait tous les sens simultanément. Cette vision pourrait être comparée à l’expression : « Vous voyez ce que je veut dire ? » ce voir ne se limite pas à la vue, ce voir provient si je puis dire de derrière la vue, de derrière le corps.

  

    A partir de là, le dilemme "présence" ou "absence de tête" perdit toute sa signification car cette vision ne se limite pas à la tête elle est partout. Ce qu’il faut comprendre c’est que ne sont pas les yeux qui voient, ils voient, c’est sûr, mais il y a quelque chose juste derrière qui sait qu’ils voient. Une vision qui n’est pas liée aux yeux, qui n’est pas liée au corps, qui ne dépend pas du corps car elle n’a aucune relation avec le corps comme l’esprit d’ailleurs. L’expérience que nous fait partager José en tenant une carte l’illustre parfaitement. Ce n’est pas simplement vision c’est « être vision », une vision perceptive, non discursive, pour reprendre la terminologie de Marigal ou encore « être compréhension » pour reprendre celle de Jean Klein.       

 

     Au sein de la vision sans tête, peu importe ce qui est vu, ce qui importe c’est ce qui voit, c’est ce voir qui ne cesse de voir sans cesse, ce voir qui est déjà en train de regarder avant même que l’idée « je regarde » ne surgisse.

Bien entendu j’exprime tout ça avec des mots qui j’en suis sûr feront bondir certains, veuillez m’en excuser. Ceux qui ont vécu cette expérience me diront immanquablement que cette expérience n’en est pas une et ajouteront « c’est ça et à la fois ce n’est pas ça » car pour l’exprimer véritablement il nous faudrait retourner au "juste avant du mo"t.

Et alors ? Pourquoi pas, après tout, tout est ok, tout est parfait."

Franck Terreaux

 

Voir aussi ce film de Franck: