Marcher, c'est n'être plus personne
Grâce à une ancienne élève, j'ai découvert Frédéric Gros, philosophe contemporain, à travers son livre sur la marche (qui date de 2009).
Je cherche toujours chez les auteurs contemporains à voir s'ils connaissent un peu la philosophie orientale où s'ils sont - comme c'est le cas dans l'immense majorité des cas - complètement ignorants de ce qui a été pensé et vécu à l'est d'Athènes, c'est-à-dire en Inde ou en Chine.
Frédéric Gros semble s'intéresser (un peu) à l'Orient. Il commence dans son introduction par citer Heinrich Zimmer et son livre (ancien) sur la philosophie indienne et Swami Ramdas (dont Almora publie un livre en octobre). Mais ce qui fait surtout l'intérêt du livre pour moi ce sont quelques belles pages sur une expérience de marche qui se rapproche de l'éveil.
Marcher pour F. Gros c'est en effet cesser d'être quelqu'un; c'est revenir, au-delà de tous les masques, dans une présence nue où sujet et objet disparaissent. Il écrit:
"En marchant, on échappe à l'idée même d'identité, à la tentation d'être quelqu'un, d'avoir un nom et une histoire. Être quelqu'un, c'est bon pour les soirées mondaine où chacun se raconte, c'est bon pour les cabinets de psychologues. La liberté en marchant, c'est de n'être personne."
Voici un extrait :
"On ne fait rien en marchant, rien que marcher. Mais de n'avoir rien à faire que marcher permet de retrouver le pur sentiment d'être, de redécouvrir la simple joie d'exister, celle qui fait toute l'enfance. Ainsi la marche, en nous délestant, en nous arrachant à l'obsession du faire, nous permet d'à nouveau rencontrer cette éternité enfantine. Je veux dire que marcher, c'est un jeu d'enfant. S'émerveiller du jour qu'il fait, de l'éclat du soleil, de la grandeur des arbres, du bleu du ciel. Je n'ai besoin pour cela d'aucune expérience, d'aucune compétence. C'est précisément pourquoi il convient de se méfier de ceux qui marchent trop et trop loin : ils ont déjà tout vu et ne font que des comparaisons. L'enfant éternel, c'est celui qui n'a jamais rien vu d'aussi beau, parce qu'il ne compare pas. Quand on part ainsi plusieurs jours, plusieurs semaines, ce ne sont pas seulement notre métier, nos voisins, nos affaires, nos habitudes, nos tracas que l'on quitte. Ce sont aussi nos identités compliquées, nos visages et nos masques. Plus rien de cela ne tient, parce que marcher ne sollicite jamais que votre corps. Rien de votre savoir, de vos lectures, de vos relations ne va servir ici : deux jambes suffisent, et de grands yeux pour voir. Marcher, partir seul, gravir des montagnes ou traverser des forêts. On n’est jamais personne pour les collines et les grandes frondaisons. On n'est plus ni un rôle, ni un statut, pas même un personnage, mais un corps, un corps qui ressent la pointe des cailloux Sur les chemins, la caresse des hautes herbes et la fraîcheur du vent. Quand on marche, le monde n'a plus ni présent, ni futur. Il n'y a plus que le cycle des matins et des soirs. Toujours à faire la même chose tout le jour : marcher. Mais celui qui en marchant s'émerveille (le bleu des pierres dans la lumière d'une soirée de juillet, le vert argent des feuilles d'olivier à midi, les collines violettes au matin) n'a ni passé, ni projets, ni expérience. En lui c'est toujours l'enfant éternel. Je ne suis en marchant qu'un simple regard."
Et F. Gros cite ce beau texte d'Emerson :
"Dans les bois, un homme quitte ses années comme un serpent son ancienne peau — et quelle que soit la période de sa vie à ce moment, il demeure toujours un enfant. Dans les bois se trouve la jeunesse éternelle [...]. Là je sens bien que rien ne peut m'arriver, ni infortuné, ni malheur, que la nature ne puisse réparer puisque mes yeux me sont laissés. Debout sur la terre nue, la tête baignant dans une joyeuse atmosphère, s'élevant dans l'espace infini, tous nos égoïsmes mesquins s'évanouissent. Je deviens une pupille transparente ; je ne suis rien, je vois tout." Emerson, Nature
Donc un beau livre.
Une photographie qui montre qu'on peut voir qu'il n'y a en effet personne, même sans marcher !
J'ai un ami - Daniel Zanin - qui accompagne les gens dans les marches ( www.marche-consciente.com)
Voici un texte qu'il a écrit sur l'art de marcher. On y retrouve aussi le sentiment de n'être qu'un pur regard dans la transparence de la présence :
Marcheur du vide
Les pieds se posent sur la terre source
Et l’infinie tendresse me porte,
A chaque pas plus avant,
A chaque pas plus immobile.
Joie étincelante de la lumière pure,
La tête s’est envolée
Le cœur est éclairé.
A chaque instant le présent est neuf,
Tranquille comme un souffle profond.
S’offre au paysage qui avance
Le doux parfum du silence.
S’écoule chaque seconde
Là bas au bout du monde,
Ici l’heure n’a plus cours
Car les horloges disparaissent
Dans le trou béant du néant.
Le pied se lève et se pose plus loin
Pourtant c’est immobile qu’ ici est contemplé le mouvement.
Marcheur du vide rempli du Tout
Marcheur du Tout rempli du vide.
Les pensées ses sont tues, le regard s’est fait clair,
Les mots ont quitté la mémoire
Et laissé la place à la claire vision
De ce qui est, de la vérité des choses
Et non des illusions.
Le doigt ne pointe plus la lune
Qui est là, étincelante de lumière.
Pas de passé, pas de futur
Non né , éternelle impermanence
D’où vient cette naissance ?
Le bourreau est venu et il m’a délivré
D’un coup de cimeterre il m’a décapité
Ma tête a disparu, il reste un trou spacieux
Qui contient le monde et tous ses locataires.
Plus de face à face, seulement un cœur à cœur
C’est au fond de l’espace que demeure le veilleur.
Daniel Zanin



