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Eveil et philosophie, blog de José Le Roy
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24 mai 2026

Déterminisme et liberté

Entretien avec Francis Lucille

(traduction et mise en forme du verbatim)


Question :
J’avais aussi une question… Je suppose qu’elle concerne cette idée selon laquelle tout serait prédéterminé. Mais, d’une certaine manière, il semble aussi qu’il y ait une liberté spontanée qui soit la vérité la plus haute. On a l’impression que la conscience est spontanément libre à chaque instant.

Et en même temps, j’ai l’impression d’être dans des montagnes russes qui se déplacent toutes seules… Je peux avoir peur, ou bien profiter du voyage… Mais pourrais-tu m’aider à réconcilier ces deux aspects ? Ils ne semblent pas vraiment opposés, mais je ne vois pas comment les relier. Les deux me paraissent vrais : à la fois cette idée d’un mouvement déjà tracé, comme une rivière ou des montagnes russes, et en même temps une liberté totale et absolue en tant que conscience.


Francis Lucille :

Oui. Commençons par la manifestation — c’est-à-dire le monde, le corps, le mental, tout ce qui arrive.

Imaginons qu’il n’existe absolument aucune relation entre ce qui se produit à l’instant t0 et ce qui se produit l’instant suivant, t1, une nanoseconde plus tard. Aucune relation, aucune corrélation.

Quelle sorte d’expérience cela donnerait-il ?

Imagine que tu prennes une photographie de l’univers à chaque nanoseconde, puis que tu projettes ensuite le film.

Qu’obtiens-tu ?

Puisque chaque image n’a absolument aucun lien avec la précédente — le mot scientifique serait « corrélation » — il n’y aurait aucun ordre.

Ce serait le chaos.

Aucune règle. Aucune répétition. Aucune loi.

En d’autres termes : aucune histoire.

Un chaos absolu. Comme du bruit.

Et ce ne serait pas très intéressant, n’est-ce pas ?

Prenons maintenant l’opposé exact du chaos absolu. Qu’est-ce que ce serait ?

Quelque chose d’absolument prévisible.

Et la chose la plus prévisible qui soit, c’est quelque chose qui ne change jamais.

Un univers figé.

Mais alors il n’y aurait plus de vie. Plus de mouvement.

Tout serait gelé. Une mort absolue.

Là encore, aucune histoire. Aucun jeu. Aucune joie.

Ainsi, ce dont nous avons besoin, c’est de quelque chose situé entre ces deux extrêmes :

  • entre le désordre absolu,

  • et l’ordre absolu ;

  • entre le chaos total,

  • et l’univers figé.

Nous avons besoin d’évolution, de changement. Il faut donc sortir de l’univers figé.

Mais en même temps, nous avons besoin d’une certaine continuité entre un instant et le suivant afin qu’une histoire puisse exister, qu’un mouvement puisse être suivi, qu’il puisse y avoir une vie.

Alors comment cela est-il possible ?

Il faut qu’à chaque instant quelque chose de nouveau soit injecté dans le processus. Quelque chose qui introduise de la souplesse, de la vie.

Mais en même temps, il faut qu’il y ait une histoire ; il faut donc une corrélation apparente entre les moments.

Et c’est précisément ce que sont les lois scientifiques : des façons de formuler, souvent mathématiquement, des motifs qui se répètent.

Une loi de la nature est simplement un motif répétitif clairement identifié.

Mais nous avons aussi besoin de cette flexibilité, de cette nouveauté constante qui crée l’histoire, le mouvement, le jeu, la vie telle que nous la connaissons.

Alors comment cela fonctionne-t-il ?

À partir du moment où il y a continuité apparente, il y a déterminisme apparent.

Autrement dit, il semble que le futur soit déjà contenu dans le présent et dans le passé, comme si le futur n’était que la continuation du passé.

Mais si tout était réellement prédéterminé, ce serait comme une courbe rigide en acier, sans aucune souplesse.

Alors qu’en réalité, cela ressemble davantage à un bambou.

Et ce qui donne cette souplesse, c’est l’afflux constant du nouveau dans l’aventure de la vie.

C’est pourquoi nous aimons tant la nouveauté : parce qu’au fond nous reconnaissons qu’elle vient de la source, de notre vraie nature.

Les enfants le montrent très bien dans leur innocence :
« Oh ! Le voisin s’est suicidé ! Allons voir ! Il y a la police, des voitures partout… »

Nous sommes fascinés par le nouveau.

Mais revenons à la question du déterminisme.

Le déterminisme peut être compris de deux façons.

La première :
le passé détermine entièrement le futur. Sans exception.

C’est le déterminisme classique.

La seconde :
il existe un déterminisme apparent, mais avec des exceptions, parce que Dieu est libre.

Dieu n’est jamais lié par ses décisions passées.

Tout est « préordonné », mais depuis un lieu qui n’est pas dans le temps.

Le déterminisme ordinaire suppose que demain est produit par aujourd’hui et par hier.

Mais en réalité, le nouveau est injecté à chaque instant.

Tout est recréé de moment en moment.

Le passé est créé maintenant.
Le futur est créé maintenant.

Avec l’illusion que le passé a existé et que le futur existera.

Mais ultimement, passé et futur sont des illusions dans le maintenant.

Ainsi, tout est préordonné depuis un lieu intemporel.


Question :

Parfois, lorsqu’assez de temps s’est écoulé après des événements difficiles, et qu’on regarde sa vie avec le bon état d’esprit, on se dit :

« Waouh… jamais je n’aurais imaginé que la vie avait cette intelligence… Que ces épreuves étaient précisément ce qu’il fallait pour permettre certaines choses… »

Il semble y avoir une sorte de grâce, une intelligence plus vaste à l’œuvre dans le déroulement de notre vie.


Francis Lucille :

Oui.

Le cœur de l’expérience mystique, si l’on veut, est précisément la reconnaissance de cette intelligence.

Et le chemin vers la sagesse consiste aussi à reconnaître que cette intelligence émane de notre propre conscience.

Notre conscience est la source.

Et nous la partageons tous.

Mais cela exige le sacrifice de notre petit projet personnel : celui d’être une entité séparée.

C’est le symbolisme du sacrifice d’Abraham.

Dieu lui demande d’offrir son fils.

Symboliquement, ce fils représente la personne séparée que nous croyons être.

On nous demande de laisser mourir cette identité.

Et nous ne voulons pas le faire, parce que nous avons peur de mourir avec elle.

Nous avons peur de sacrifier notre précieuse identité séparée.

Mais à un certain moment, l’amour de Dieu devient plus fort que la peur.

Alors nous consentons au sacrifice.

Et à cet instant-là, l’enfant ne meurt pas.

Nous découvrons simplement notre éternité.

À la lumière de cette éternité, toutes les peurs perdent leur fondement.

Et à la lumière de cette immensité et de cette totalité, nos désirs eux-mêmes perdent leur fondement.


Question :

Il semble y avoir un écart entre la reconnaissance claire qu’il n’existe qu’une seule réalité — ce qu’on appelle parfois le « glimpse », l’aperçu libérateur — et l’abandon émotionnel total.

Même lorsque la compréhension paraît parfaitement claire, il semble subsister une résistance émotionnelle.

Comme si l’abandon n’était pas encore complet.


Francis Lucille :

Oui.

C’est parce que nous hésitons à nous permettre de ressentir d’une manière cohérente avec notre compréhension.

Mais tôt ou tard — ou progressivement — cela devient évident pour nous.

Parce que la force de la compréhension est absolue.

Et par conséquent, la force des émotions qui lui résistent n’est pas à sa mesure ; elle est plus faible.


Question :

J’ai une métaphore pour cela.

C’est comme un appareil électrique dont on aurait débranché la prise, mais qui fonctionnerait encore sur batterie.

La batterie possède encore une charge résiduelle.

Au fond, il n’y a plus vraiment d’inquiétude parce que la compréhension est claire, mais il subsiste encore une charge émotionnelle, une résistance dans le système.


Francis Lucille :

Oui.

D’une certaine manière, nous ne nous permettons pas encore d’être illimités dans toutes les dimensions de notre existence.

Nous découvrons une dimension où nous sommes infinis.

Mais dans d’autres dimensions, nous croyons encore être limités.

Alors il nous faut explorer ces frontières que nous n’avons pas encore examinées, afin de découvrir qu’elles n’existent pas réellement.

Et plus nous explorons notre infinité dans toutes les dimensions de l’existence, plus nous goûtons cette paix et cette liberté.

Mais ce qui est essentiel, c’est d’avoir reconnu cette infinité au moins dans une dimension.

Pour certains, cela passe par l’intelligence.

Pour d’autres, par l’amour.

Pour d’autres encore… Dieu sait comment.


Question :
Merci. C’était une réponse très claire.

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