28 juin 2009
Archimandrite Sophrony : La lumière incrée
Né à Moscou en 1896, le futur Père Sophrony étudie les beaux-arts et quitte l'Union soviétique en 1921 pour se rendre en France. Il expose aux salons d'Automne et des Tuileries, puis il s'inscrit à l'Institut de théologie orthodoxe Saint-Serge à Paris. Cherchant la vie monastique, il devient moine au monastère Saint-Pantéléimon au Mont Athos en 1925.
Dès 1930 il est en étroit contact avec le starets Silouane. À la mort du saint starets en 1938, le père Sophrony devient ermite et, entre 1942 et 1947, père spirituel de plusieurs monastères athonites. En 1947 il se rend à Paris pour publier la vie et les écrits du starets Silouane (Starets Silouane, dont la version russe parut en 1952 à Paris et la traduction française en 1973). Empêché de retourner au Mont Athos, le père Sophrony reste en France. En 1959, il se rend en Angleterre pour fonder une communauté monastique, le monastère Saint-Jean-Baptiste, dont il sera le père spirituel jusqu'à son décès en 1993.
La veille de Pâques, en 1924, juste après la communion, Sophrony, dans une expérience, contemple la Lumière incréée de Dieu.
« Je la perçus comme une touche de l’éternité divine sur mon esprit. Douce, remplie de paix et d’amour, elle demeura avec moi pendant trois jours. Elle dissipa les ténèbres du néant qui se dressaient devant moi. Je ressuscitai et, en moi et avec moi, le monde entier était ressuscité. Le seul véritable esclavage est celui du péché. La seule véritable liberté, c’est la résurrection en Dieu ».
Dans un des ses livres, Voir Dieu tel qu'il est, Sophrony décrit cette Lumière Incrée :
"La nature de la Lumière.
Quand je regardais attentivement le ciel d'un bleu
immaculé et sans nuage, je dirigeais parfois mon regard dans une direction
déterminée ou, d'autres fois, je le parcourais d'une extrémité à l'autre.
Parvenu à l'horizon, je poursuivais mentalement ma trajectoire ; je voyais
alors en esprit le ciel entourant notre planète. Je cherchais à en voir les
profondeurs et m'efforçais de le pénétrer jusqu'en ses ultimes limites. Plus je
fixais mon attention sur cet admirable phénomène, plongeant intensément mon
regard dans la sphère céleste toute saturée de lumière, plus j'étais fasciné
par son mystère. Lorsque, par un don accordé d'En-haut, je fus jugé digne de
voir la Lumière incréée de la Divinité, je reconnus avec joie dans le ciel
d'azur de notre « planète bleue » un symbole du rayonnement de la gloire
divine. Ce rayonnement est partout présent ; il remplit tous les abîmes de
l'univers. Pourtant, il demeure à tout jamais insaisissable, inaccessible pour
la créature. Le bleu est la couleur de l'au-delà, de la transcendance. La
félicité de voir cette Lumière merveilleuse fut accordée à de nombreux hommes
sur terre. La plupart d'entre eux ont gardé cette bénédiction comme le secret
le plus précieux de leur vie ; ils sont passés dans l'autre monde, fascinés par
ce miracle. A d'autres cependant, il a été ordonné de laisser pour leurs frères
proches ou lointains un témoignage sur cette suprême réalité.
Ce n'est pas sans crainte que l'âme se résout à parler
de cette Lumière, qui visite l'homme assoiffé de voir le visage de l'Éternel.
La nature de cette Lumière est mystérieuse ; par quelles images pourrait-on la
décrire ? Indéfinissable, invisible, elle devient parfois visible même à nos
yeux corporels. Calme et délicate, elle attire à elle le cœur et l'esprit, si
bien qu'on en oublie la terre, ravi que l'on est dans un autre monde ; cela
peut arriver en plein jour comme durant les ténèbres de la nuit. Douce, elle
est cependant plus puissante que tout ce qui nous entoure. D'une manière
étrange, elle saisit l'homme de l'extérieur ; on la voit, mais l'attention se
tourne vers les profondeurs de l'homme intérieur, vers le cœur, brûlant d'un
amour tantôt de compassion, tantôt de reconnaissance. Il arrive que l'on ne
ressente plus la matérialité - ni la sienne, ni celle de la réalité
environnante - et que l'on se voie soi-même comme lumière. Alors, la perception
de la douleur disparaît ; on oublie les préoccupations terrestres ; l'angoisse
fait place à une paix pleine de douceur. Parfois, cette Lumière apparaît au
début comme une flamme délicate qui apporte guérison et purification, brûlant à
l'intérieur et à l'extérieur tout ce qui lui déplaît ; mais elle le fait avec
douceur, en nous effleurant légèrement, d'une manière à peine perceptible.
Lorsqu'elle se manifeste avec puissance, cette Lumière
apporte l'humble amour, bannit tout doute et toute crainte, laisse loin
derrière elle toutes les relations humaines établies, toute la pyramide des
conditions sociales et des rangs hiérarchiques. L'homme cesse alors, pour ainsi
dire, d'être « quelqu'un » ; il ne se trouve pas sur la route de ses frères, ne
brigue aucune place pour lui-même en ce monde. Cette Lumière est en elle-même
la vie incorruptible que traverse la paix de l'amour. Elle fait connaître à
notre esprit un autre Etre, qui échappe à toute description ; notre intellect
s'immobilise, car il se trouve au-dessus de la pensée discursive par son entrée
dans une nouvelle forme de vie. Impondérable, plus subtile que tout sur la
terre, cette Lumière rend l'âme invulnérable et la met à l'abri de tout ce qui
auparavant l'écrasait. La mort s'enfuit devant sa face, et la prière « Saint
Dieu, Saint fort, Saint immortel » s'accorde merveilleusement bien avec elle. Notre esprit triomphe : cette Lumière est Dieu. Il est
tout-puissant et en même temps ineffablement doux. Oh ! Avec quels ménagements
II se comporte avec l'homme ! Il n'accable pas l'âme brisée par le péché, mais
guérit le cœur broyé par le désespoir... Il inspire l'âme en lui faisant
espérer la victoire.
Cette Lumière, inhérente au Père des lumières (voir Je
1, 17), nous régénère et même nous crée à nouveau. L'orientation de notre
attention change radicalement : auparavant, elle était attirée vers la terre et
les choses temporelles ; sous l'influence de la grâce, elle se fixe à
l'intérieur et, de là, monte dans la sphère spirituelle de «l'invisible et de
l'éternel» (voir2 Co4, 18). Ce qui autrefois nous semblait important et même
fondamental devient insignifiant pour notre esprit : richesse, pouvoir, gloire
de ce monde et autres réalités de ce genre perdent tout leur attrait. Même la
science, qui ne nous donne pas la connaissance la plus essentielle -celle de
Dieu -, ainsi que les spéculations philosophiques, privées qu'elles sont de la
vie authentique, n'apparaissent plus que comme des valeurs passagères.
Lorsque la Lumière - inviolable par nature et
innommable - nous enveloppe et pénètre dans notre âme, nous sortons en quelque
sorte du temps. Cette Lumière, qui procède du Père, est lumière de l'amour et
de la connaissance. Un amour et une connaissance particuliers qui, en
fusionnant, deviennent un ; en fait, ils sont un dans l'éternité. L'amour unit
dans l'Être même, avec l'Être même. Voici que, demeurant en cet Être, nous
le connaissons par notre union avec Lui - mais quant à formuler cela en
paroles, il faut y renoncer. L'amour nous attire si fort que notre esprit
n'arrête son attention sur rien de ce qui nous arrive, bien qu'il vive au sein
même de cette réalité. Il n'y a aucun retour sur soi-même ; notre esprit est
tout entier tendu dans un élan pour saisir l'Insaisissable, étreindre Celui que
rien ne peut contenir, comprendre l'Inconcevable - être seulement en Lui, et
ne plus rien voir d'autre."


