Voici une interessante conversation entre Sam Harris, philosophe américain et Rupert Spira.

La video est en anglais, mais je vais résumer les principaux arguments.

La conversation est assez tendue entre eux je trouve,car ils sont sur des positions contradictoires.

 

 

Le débat porte sur la nature de la réalité : peut-on dire que toute la réalité est conscience?

Peut-on affirmer que tout est conscience?

C'est la position de Rupert et de nombreux enseignants de la non-dualité, influencés par l'advaita vedanta.

Pour Rupert Spira la réalité est unique, elle est conscience, et rien n'existe en dehors de la consience. La conscience n'est pas seulement la nature de notre Soi, mais aussi la nature du monde.

Atman est égal à Brahman, le soi est identique à l'absolu.

Sam Harris reconnait la validité de l'expérience d'éveil, et reconnait la valeur des pratiques contemplatives qui montrent qu'il n'y a pas de moi, mais il trouve que les enseignants tirent de là une philosophie spéculative qui n'est pas démontrée par cette expérience.

Que l'éveil montre qu'il n'y a pas de moi, d'accord, mais qu'il montre qu'il n'y a pas de matière, que rien n'est extérieur à la conscience est une conclusion que Sam Harris refuse. Ou en tout cas il est sceptique.

Sam Harris refuse les prétentions ( claims) de Rupert a tirer de l'expérience d'être une conscience toutes les conclusions métaphysiques que lui et d'autres en tirent. C'est pour Harris de la pure spéculation fragile (shaky ground).

Pour Harris, la nature de la réalité se découvre plutôt par la science en troisième personne, par la physique, la cosmologie, l'astrophysique.

Pour Harris, certains enseignants pensent à tort que parce qu'ils ont une expérience du fait d'être conscients, ils peuvent savoir ce qui a précédé le big-bang ou ce qui constitue la nature de la réalité.

Nous ne savons même pas dit Harris d'où provient la conscience; les neurosciences ne peuvent nous le dire.

Pour Rupert, les scientifiques ne sont pas qualifiés pour parler de la conscience.

Sam répond en disant qu'il est vrai que la plupart des scientifiques sont ignorants de l'expérience de la conscience en première personne, mais cette expérience est aussi limitée, on ne peut même pas savoir en première personne qu'on a un cerveau.

Rupert répond que notre expérience du cerveau et notre expérience de toutes choses d'ailleurs sont des apparences dans la conscience. Personne n'a jamais expérimenté quelque chose en dehors de la conscience. Les matérialistes font l'hypothèse qu'il existe quelque chose - la matière - en dehors de la conscience, mais cela dit Rupert ne pourra jamais etre prouvé; l'existence de la matière est indémontrable. Le concept de matière n'est relié à aucune expérience. On ne peut le vérifier.

(Cet argument de Rupert est très connu dans la philosophie occidentale, on le trouve déjà chez Berkeley par exemple au XVIIème.)

Mais Sam répond en disant qu'on peut prouver la matière indirectement. Bien sur on n'a aucune expérience hors de la conscience. Mais cela est une "tautologie" pour Sam. (La tautologie consiste à dire "toute mon expérience est consciente" donc "toute la réalité est conscience"). Sam pense qu'il faut bien supposer des faits de matière inconscients pour expliquer des événements dont nous sommes conscients.

Rupert répond en disant qu'il ne prétend pas que tout ce qui existe est le contenu de notre propre esprit fini (finite mind). Pour lui la conscience est beaucoup plus large que notre esprit limité. Rupert reconnait que le contenu de la conscience (pensées, sensations...) est limité, mais pas la conscience. Il n'y aucune preuve que la conscience soit limitée.

Sam répond qu'il est agnostique sur ce point puisque la tentation grandiose de faire de la conscience l'unique réalité vient juste de notre expérience de la conscience. La conscience est bien sûr la seule chose dans le monde qui ne peut être une illusion. Sam n'est donc pas partisan d'une position théorique radicale qui consisterait à nier l'existence de la conscience comme le font certains philosophes ou neuroscientifiques. Donc Sam est ouvert à la non-dualité. Mais la conscience ne nous dit rien sur l'origine des étoiles par exemple ; et la science nous apprend que ce monde nous a précédé. Si les hommes mourraient tous et qu'il ne restait que les chimpanzés toute cette philosophie non duelle prétentieuse disparaitrait. La conscience continuerait mais sans aucune spéculation sur la nature de la réalité. Par conséquent, spéculer sur la nature de la réalité en regardant son propre esprit n'est pas du tout nécessaire.

Rupert répond que c'est le matérialisme qui est prétentieux. La philosophie non-duelle est simple et juste tirée de l'expérience. C'est le matérialisme qui fait a des prétentions grandioses. C'est lui qui affirme l'existence de la matière hors de la conscience ce qui n'a jamais été prouvé. Et en plus le matérialisme prétend que la conscience surgit d'une matière qu'on ne peut jamais expérimentée. C'est de la folie ! Rupert ne voit aucune différence entre un matérialiste qui croit en l'existence d'une matière que personne ne voit qui aurait créé la conscience et un croyant qui pense qu'un Dieu a produit le monde. Le croyant religieux est plus sincère car au moins il reconnait que c'est une croyance. Un matérialiste est aussi un croyant mais il ne reconnait pas lui que sa philosophie est une religion. Le philosophe non-duel reconnait que tout peut être expliqué par la conscience.

Sam répond que l'hypothèse de la matière s'appuie sur l'existence de faits qui apparaissent dans la conscience et qui supposent l'existence de faits inconscients pour etre compris. Sam est d'accord avec Rupert sur l'expérience non-duelle elle-même mais ils ne sont pas daccord sur la signification à donner à cette expérience. Sam demande à Rupert qu'est-ce que serait pour lui  qu'une preuve de l'existence de l'existence d'autre chose que la conscience.

A quoi Rupert répond : "une preuve expérimentale de quelque chose d'extérieur à la conscience"

Sam répond que par défintion c'est impossible puisque l'expérience signifie conscience.

C'est pourquoi dit Rupert on ne peut le convaincre de l'existence d'une réalité hors de la conscience.

Sam prend l'exemple d'une anéthésie générale comme exemple du fait que la conscience peut etre interrompue.

Rupert dit que justement qu'il a eu une opération chirurgicale il y a quelques mois avec une anesthésie générale d'environ une demie-heure, et qu'il n'a pas remarqué d'interruption de la conscience. Il y a eu une discontinuité dans ce dont il était conscient mais pas dans le fait d'être conscient.

Mais Sam fait remarquer que pendant le laps de temps où Rupert était  sous anesthésie, il y a eu des choses faites à son corps, des gens ont tenus des conversations, quelqu'un surveillait son anesthésie...etc. Et tout cela n'était pas contenu dans la conscience de Rupert. Si on se basait uniquement sur l'expérience de Rupert, il y aurait un hiatus absolument incompréhensible. Or Rupert doit reconnaitre par inférence, par des conversations avec les autres que plein de choses se sont passées pendant ces 30 minutes. Si ce qui est arrivé à Rupert était arrivé de manière spontanée, ce serait complètement mystérieux. Rupert ne pourrait expliqué ce qui s'est passé (l'opération, la cicatrice dans le corps,...) Plein de personnes peuvent expliquer ce qui s'est passé parce qu'elles ont produit ses effets. Le matérialisme, ou la science physique, permet de comprendre et de prédire ce qui se produit si nous voulons seulement le regarder. Sam fait remarquer que les prédictions des sciences sont souvent vraies, mais cette vérité ne vient pas d'une introspection en première personne, ou par méditation."

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La conversation ne va pas plus loin et c'est dommage car Sam Harris et Rupert Spira parlaient là d'un problème les plus importants de philosophie : le lien entre l'experience en première personne et la science de la troisième personne, ou si vous voulez le lien entre les dimensions subjectives et objectives de la réalité.

jlr