L'éveil et l'art sont proches, car l'éveil nous montre les choses comme pour la première fois. Et c'est aussi le but de l'art.

Merci à Lucien pour ce texte de Cocteau.

A rapprocher du texte d'Hugo von Hofmannsthal .

Voir aussi le chapitre que j'ai consacré à l'art et à l'éveil dans mon livre L'éveil spirituel.

jlr

autoportrait cocteau

ean Cocteau, Les Fiancés, 1957-1958

 

"L'espace d'un éclair, nous voyons un chien, un fiacre, une maison pour la première fois.

Tout ce qu'ils présentent de spécial, de fou, de ridicule, de beau nous accable.

Immédiatement après, l'habitude frotte cette image puissante avec sa gomme. Nous caressons le chien, nous arrêtons le fiacre, nous habitons la maison. Nous ne les voyons plus.


Voilà le rôle de la poésie. Elle dévoile, dans toute la force du terme. Elle montre nues, sous une lumière qui secoue la torpeur, les choses surprenantes qui nous environnent et que nos sens enregistraient machinalement.


Inutile de chercher au loin des objets et des sentiments bizarres pour surprendre le dormeur éveillé. C'est là le système du mauvais poète et ce qui nous vaut l'exotisme.


Il s'agit de lui montrer ce sur quoi son cœur, son œeil glissent chaque jour sous un angle et avec une vitesse tels qu'il lui paraît le voir et s'en émouvoir pour la première fois.
Voici bien la seule création permise à la créature.


Car, s'il est vrai que la multitude des regards patine les statues, les lieux communs, chefs-d'œuvre éternels, sont recouverts d'une épaisse patine qui les rend invisibles et cache leur beauté.


Mettez un lieu commun en place, nettoyez-le, frottez-le, éclairez-le de telle sorte qu'il frappe avec sa jeunesse et avec la même fraîcheur, le même jet qu'il avait à sa source, vous ferez œuvre de poète."

jean Cocteau, Rappel à l'ordre.

 

Hugo von Hofmannsthal (1874-1929), (extrait de la Lettre de lord Chandos ) :

« Il ne m’est pas aisé d’esquisser pour vous de quoi sont faits ces moments heureux ;

les mots une fois de plus m’abandonnent.

Car c’est quelque chose qui ne possède aucun nom et d’ailleurs ne peut guère en recevoir,

cela qui s’annonce à moi dans ces instants, emplissant comme un vase n’importe quelle apparence de mon entourage quotidien d’un flot débordant de vie exaltée.

Je ne peux attendre que vous me compreniez sans un exemple et il me faut implorer votre indulgence pour la puérilité de ces évocations.

Un arrosoir, une herse à l’abandon dans un champ, un chien au soleil, un cimetière misérable, un infirme, une petite maison de paysan,

tout cela peut devenir le réceptacle de mes révélations.

Chacun de ces objets, et mille autres semblables dont un oeil ordinaire se détourne avec une indifférence évidente,

peut prendre pour moi soudain,

en un moment qu’il n’est nullement en mon pouvoir de provoquer,

un caractère sublime et si émouvant,

que tous les mots,

pour le traduire,

me paraissent trop pauvres. »