Lorène Le Roy, ma chère et tendre, a écrit un texte que je partage sur mon blog.

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"Le « problème » de l’identification

On présente souvent l’identification de l’homme à son égo comme étant l’obstacle principal à la découverte de sa vraie nature, comme l’écran qui voile la réalité transcendante de l’esprit.

L'égo désigne la représentation et la conscience que l'on a de soi-même. Il est considéré soit comme le fondement de la personnalité (notamment en psychologie) soit parfois comme une entrave à notre développement vers l’éveil à notre vraie nature (notamment en spiritualité).

L’égo n’est pas une donnée première de notre expérience. Les tout petits enfants n’ont pas d’égo -les psychologues ont observé que la construction d’un moi séparé du monde s’installe petit à petit et est en relation avec la reconnaissance dans le miroir.

Lorsque mes filles étaient petites et que je prenais le métro avec elles, très régulièrement les parisiens se penchaient sur la poussette et s’émerveillaient ouvertement de la présence du bébé. « Qu’il est mignon ! » « Quel beau sourire » Et si une de mes filles les regardaient vous pouviez être certain d’avoir le droit à un « Ce bébé est vraiment adorable. »

Pourtant le métro n’a pas la réputation d’être le lieu où les échanges de regard sont les plus recherchés…si en tant qu’adulte je ne veille pas à limiter le temps d’échange de regard avec mon voisin d’en face, je risque d’avoir droit à un « Qu’est-ce que vous me voulez » …dans le meilleur des cas bien sûr…

Qu’est ce qui a changé ? Pourquoi les bébés sont-ils si attirants ?

Le petit bébé ne s’objective pas. Au départ l’homme est grand ouvert, il est complètement dans le ressenti de l’instant présent et il n’a pas de représentation de lui-même. Lorsque mes filles voyaient arriver le visage souriant du passager, elles ne se disaient pas « Quel beau bébé je suis… » ou « J’aurais dû me donner un coup de brosse avant de partir je suis sûrement mal coiffée il va le remarquer » !

Non le bébé est à 100% dans la relation, il n’a aucune distance. Et c’est cette relation totale à l’instant présent, cette ouverture qui rend le bébé si attirant.

Mais vit-il pour autant sans « identification » ?

La définition de l'identification est le fait de se reconnaître dans quelque chose ou quelqu’un extérieure à soi. Cette reconnaissance ne s’opère pas au niveau de la pensée, elle est une sorte de projection de soi-même dans le réel.

Nous connaissons tous les expériences de Konrad Lorenz qui étudia le processus d’identification chez les petites oies. Constatant que les poussins s'attachent à leur mère et se mettent à la suivre systématiquement, il adopta une petite oie juste à sa sortie de l’œuf et constata assez rapidement que l’oison s’était identifié à ses bottes de caoutchouc ! Le petit oison suivait les bottes (avec ou sans les pieds de Konrad Lorenz) dans la cour de la ferme.

L’identification semble être un processus naturel, hautement adaptatif et qui permet au vivant d’agir sur le réel. Mais notre petite oie s’est identifiée à des bottes de caoutchouc ! Le processus d’identification est donc extrêmement large et peut se poser sur n’importe quel objet ou personne.

Lorsque le matin vous vous regardez dans le miroir et que vous vous reconnaissez, c’est le processus d’identification qui est en jeu. Lorsque la jeune mère regarde avec amour son bébé c’est également le cas. Lorsque l’artiste observe le réel et cherche à le dessiner, lorsqu’il n’y a plus de distance entre ce qui est vu et ce qui regarde c’est le merveilleux processus d’identification qui est là.

Revenons à notre bébé. Vers l’âge de 18 mois il apprend à s’identifier à son reflet dans le miroir. Puis il construit une image de lui-même- en fonction de ses expériences et de son vécu familial. Il construit sa personnalité. Cette personnalité humaine est indispensable pour fonctionner dans la société, elle est nécessaire pour entrer en relation avec les autres. Il devient peu à peu conscient de l’image de lui-même que les autres reçoivent. Il devient capable de sortir de son propre point de vue pour imaginer le point de vue d’un autre -en psychologie on nomme ces capacités les théories de l’esprit. Elles sont à mettre en lien également avec les capacités d’empathie et plus tard de compassion.

La construction de l’égo n’est donc pas uniquement négative !

Cette image que nous avons de nous même est une construction mentale. Elle n’a pas la souplesse de l’expérience du nouveau-né.

Notre bébé en grandissant va avoir des idées de plus en plus figées sur lui-même et va petit à petit arrêter de jouer au jeu de « l’identification multiple »

Dans la cour de récréation en maternelle les enfants peuvent encore jouer à s’identifier à toutes sortes de choses- des animaux comme des tigres ou des chevaux- mais aussi des objets comme une fusée ou un avion.

Plus tard, en grandissant, cela leur semble ridicule – ils sont uniquement un garçon ou une fille. Mais ils peuvent encore être une princesse ou un aviateur !

Puis les possibilités se réduisent encore davantage. Je suis….devient de plus en plus réduit. Et parfois même source de souffrance. 

Je suis…. quelqu’un de drôle. Que se passe-t-il si je ne fais pas rire ?

Je suis….quelqu’un de beau. Que se passe-t-il si je vois quelqu’un de plus sophistiqué que moi ? Est-ce que je ne vais pas me sentir diminué ?

Je suis….quelqu’un de performant. Que se passe-t-il si je suis confronté à l’échec.

Mais d’où vient le problème ? De notre identification à l’égo ? Ou ne serait-ce pas plutôt de notre limitation à l’égo ?

Au cœur de nous même se trouve une présence vaste et libre. Cette présence -notre présence - est aussi la présence du monde. Nous expérimentons une présence qui n’est pas coupée du réel. Elle est la révélation du monde tout entier.

Pour se connecter avec ce centre, ouvrons le champ de notre attention.

L’identification n’est pas un problème - c’est la limitation et l’exclusivité qui en est une. S’identifier est un merveilleux processus naturel qui est source de joie et d’amour. Il est le moyen qu’a trouvé la présence pour entrer en communion avec le monde. C’est notre manière première d’entrer en relation avec lui. Laissons au contraire cette source de vie nous traverser.

Quelle tristesse que ces propositions de se désidentifier ! La vie n’aspire qu’à être unie avec la matière

Lorsque j’ai perçu pour la première fois cet espace si précieux au cœur de moi-même, il m’est apparu que cela changeait tout et en même temps rien. Tout parce que je découvrais un au-delà du monde. Rien parce que contrairement à ce que j’avais pu comprendre de l’éveil auparavant, mon égo n’avait pas disparu. Il était là, mais n’était plus au centre, juste une possibilité parmi d’autres au milieu des couleurs, des sons et de la vastitude de mon champ visuel. Le soi est inclusif et non exclusif.

Cette expérience de présence à soi reste toujours la même, immuable, tranquille et libre. Mais elle est en même temps le départ d’un merveilleux chemin d’humanité, et la reconnexion avec cette possibilité de s’identifier au réel, parfois à tout le réel, parfois pas. L’ouverture de l’attention est un chemin d’identification et la base de l’amour.

Ce regard du bébé ouvert à tous les possibles est encore là en nous, et ne demande qu’à se révéler.

L’identification à l’égo n’est un problème que si nous limitons notre présence à cette seule possibilité. Apprenons à réenchanter notre vie.

Lorène Le Roy.