Un lecteur du blog, Jacques, m'a signalé ce passage du livre de Patrick Burensteinas, qui est une expérience d'éveil de la perception.

Lorsqu'on découvre la vacuité, la perception peut se révéler très vive comme décrit ici.

Ce n'est pas toujours aussi intense, et il serait inutile et contreproductif de chercher une telle intensité, mais il est vrai que lorsque le regard est ouvert et vacant, le monde peut  nous révéler sa beauté dans la moindre chose.

Il est intéressant que l'auteur relie cela à l'alchimie, car en effet le monde qui était du plomd devient soudainement de l'or.

merci à Jacques.

jlr

 

 

alchimiste

 

 

"C'était vingt -cinq ans après la pierre, il y a un an ou deux. J'étais dans le train qui me ramenait à Paris; je rentrais de Chartres, où j'avais fait une visite guidée de la cathédrale avec un groupe. Ça s'est passé sans tambours ni trompettes, mais ça m'est tombé dessus. Comme si j'ouvrais soudain les yeux sur le monde qui m'entourait et qu'il ne me semblait pas le même que cinq minutes auparavant. Enfin si, le même, mais en plus beau. Je dévisageais les autres passagers du train, aucun ne m'était connu, mais soudain je les trouvais tous beaux. Pas esthétiques, mais beaux d'une beauté intérieure, je ne sais comment dire. Et il m'est venu cette phrase, comme si je l'entendais : « Regarde comme c'est beau, regarde comme c'est bien fait! » Une phrase apparemment anodine, à ceci près qu'elle a tourné pendant trois semaines dans ma tête, non-stop, nuit et jour !

 

Regarde comme c'est beau.

Regarde comme c'est bien fait.

 

De retour chez moi, j'ai passé une heure devant une petite cuillère. Juste à la regarder, à contempler comme c'était beau et comme c'était bien fait. À penser au métal qu'il avait fallu aller chercher pour la faire, au mineur, au fondeur, à celui qui lui avait donné une forme. Une simple petite cuillère, dans la perfection de sa forme douce à la bouche, ronde, façonnée de main d'homme ... On m'a pris pour un fou. Pire encore : un mouchoir en papier jeté au sol.

 

Regarde comme c'est beau.

Regarde comme c'est bien fait.

 

Un mouchoir jetable, tout froissé. Des formes, des courbes, le blanc qui n'est pas le même selon la lumière sur chacune des facettes, le dessin de ses arêtes, les pointes et les creux, l'équilibre de sa position, la beauté dans sa fragilité ... Je trouvais tout incroyable ! Et ça a duré. Il faisait beau ? J'avais envie d'en remercier le ciel. Il pleuvait ? Je trouvais ça tout aussi beau. Les flaques ? Formidables ! Miroirs liquides aux contours aléatoires. Les gouttes qui tombent dedans ? Vues de près, extraordinaire spectacle ! Il valait à mes yeux les grandes eaux de Versailles. Le monde tout entier, jusqu'à ses détails minuscules, m'apparaissait divinement bien fait. J'avais reçu un coup sur la tête. Un coup de foudre. D'ailleurs, non, ça ne venait pas de la tête, mais plutôt du corps. Quelque chose qui monte dans la gorge et qui rayonne. Difficile à décrire. Quand j'y repense, j'ai la chair de poule, car cette chose est restée là, sous ma peau, à peine cachée, réactivable. Il me suffit d'un rien pour susciter cet état, pour le ressusciter."

Patrick BURENSTEINAS
UN ALCHIMISTE RACONTE
MASSOT