J'ai récemment rencontré le psychiatre Christophe Fauré à Bruxelles.  Il est médecin, spécialiste du traitement du deuil, mais a failli s'engager comme moine dans la tradition tibétaine Kagyu (Mahamoudra). Il a été disciple de Lama Puntso à Dhagpo Kagyu Ling en France.

Il a raconté son chemin de vie, dans un très beau livre S'aimer enfin.

Dans ce livre, il distingue la méditation de pleine conscience de la méditation Lhaktong du Mahamoudra.

Je suis d'accord avec lui, la méditation de pleine conscience, trop souvent, se contente de prêter attention à ce qui s'élève dans la conscience, mais ne retourne pas le regard vers la vacuité consciente elle-même.

Il ne suffit pas de voir les phénomènes, il faut aussi voir la nature de cet esprit.

Pourtant Jon Kabat-Zinn - qui est de formation bouddhiste - en parle dans ses livres et en a l'expérience. Mais est-ce le cas de tous ceux qui partagent la pleine conscience?

jlr

 

christophe fauré

 

 

"D’un point de vue bouddhiste, la pacification mentale que l’on retrouve dans la mindfulness, ou dans Shiné – le calme de l’esprit – n’est que le début du chemin de la méditation. Elle ne constitue que la première étape d’un processus beaucoup plus vaste. En effet, la méditation de pleine conscience n’est pas exactement celle que pratiquent les disciples du Bouddha depuis deux millénaires. Elle est d’une aide précieuse au quotidien par la pacification intérieure qu’elle induit. Mais elle n’a pas tout à fait la même finalité. L’intention de Jon Kabat-Zinn est d’intervenir en premier lieu sur le plan psychologique puis sur le plan spirituel, mais de façon moins directe, moins explicite. Cela n’est en rien une critique de sa méthode : la psychologie et la spiritualité ont simplement des objectifs différents. L’une a des fins de développement personnel, l’autre sert un projet spirituel, lié à une transcendance. Deux niveaux de l’esprit, complémentaires mais distincts.

La mindfulness permet de s’installer dans l’instant présent, en mettant l’accent sur la perception consciente des sensations, des pensées, des émotions. La méditation bouddhiste explore la nature même de la conscience qui perçoit l’expérience de s’installer dans l’instant présent.

Qu’est-ce qui est conscient de faire l’expérience de cet instant ? Quelle est la nature profonde de l’observateur silencieux qui a conscience de ces sons, de ces sensations, de ces pensées, de ces émotions ? A-t-il une forme, une couleur, des caractéristiques spécifiques ? Peut-on le localiser quelque part en soi ? A-t-il une existence propre ?

Répondre à ces questions est le sens de la méditation enseignée par le Bouddha alors que ce n’est pas le propos direct de la mindfulness même si celle-ci mène, presque naturellement, à ses questions essentielles : elles émergent d’elles-mêmes dans l’expérience du méditant. La méditation de pleine conscience ne mènera pas à la conclusion que ce « moi » qui éprouve et perçoit n’est qu’un concept, qu’une représentation mentale, qu’une identification à un ego qui n’a pas d’existence propre ! Elle ne permettra pas, de surcroît, de reconnaître la nature vide, non existante en soi, de cette conscience et ne fera pas découvrir que la nature de cette conscience est indissociable de la sagesse primordiale de notre être, qu’elle en est l’essence fondamentale. Voilà ce que signifie « Atteindre l’Éveil », c’est reconnaître la véritable nature de notre esprit. Le cœur du cœur de notre être. Le cœur de la réalité, extérieure et intérieure. La texture même du Réel. C’est aussi vertigineux que cela ! Cette compréhension, cette « Vue », est l’objet même de l’enseignement du Bouddha.

L’objectif de ces deux approches est donc sensiblement différent. Néanmoins, l’une peut aisément mener à l’autre car le début de ces deux chemins est similaire. Si on poursuit la voie bouddhiste tibétaine de la lignée Kagyu, on apprend qu’après la stabilisation mentale de Shiné vient la deuxième étape de la méditation que l’on nomme Lhaktong – littéralement : « la vision (tong) supérieure (Lhak) ». Vipassana, en sanscrit. On passe à une méditation analytique qui aiguise la capacité de l’esprit à se percevoir de plus en plus clairement dans sa dimension de vacuité. Ces pratiques demandent patience, constance et discipline au fil des années. Elles constituent le véritable chemin de la méditation : c’est la voie du Mahamoudra (ou Dzogchen) qui en est la forme ultime."

Christophe Fauré

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