Je voudrais signaler la sortie d'un livre de Christian Miquel qui m'a beaucoup intéressé :

Ego, non ego, Vivre dans la non-dualité (en Orient et en Occident).

ego non ego

Il sagit d'un reflexion sur ce qu'est l'ego, sur sa naissance, son développement et son dépassement possible.

L'auteur montre que l'occident a eu tendance à solidifier l'ego, à le structurer et à l'adapter au monde, alors que l'orient a mieux compris qu'on pouvait le dépasser dans l'expérience de la libération (moksha); même si bien sûr il y a toujours eu aussi des mystiques en Occident (voire Maitre Eckhart par exemple).

 

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Après un parcours riche dans la philosophie d'orient et d'occident, Christian Miquel termine son livre sur l'éveil et la non-dualité. Il invite à ne pas surinterpréter l'expérience de l'éveil , mais à rester dans le non-savoir de l'expérience pure.

Il écrit :

 

"Le fait qu'une même expérience de non dualité se retrouve et se décline en même temps différemment sur chaque continent, dans chaque spiritualité, et même de manière laïque en dehors de toute religion, constitue un enseignement précieux: en retrouvant probablement le sentiment océanique originel et l'expérience d'une fusion ou réabsorption dans un grand tout qui dépasse l'ego, le fait d'y revenir en pleine conscience change tout: cela permet d'accéder en même temps à une nouvelle compréhension intuitive et globale de ce vaste mouvement de la vie, en perpétuelle transformation.

Mais, dès que l'on veut en parler, l'expliquer ou en tirer des enseignements, on réintègre et reprojette aussitôt sur cette expérience tous les cadres socioculturels forcément partiels et limités qui sont les nôtres. Car notre expérience brute de la non dualité se double spontanément d'une forme de compréhension et de connaissance qui mobilise toutes nos facultés mentales, notre mémoire, notre vision de la vie et nos grilles de lecture du monde.

 Tout cela nous incite à militer pour une prudence conceptuelle extrême : il n'y a peut-être pas besoin de vouloir tirer un quelconque enseignement de l'expérience de non dualité. C'est pourquoi nous préférons d'ailleurs nous en tenir à une non dualité radicale, qui signifie simplement «non-deux», plutôt que de verser dans le monisme métaphysique de l'Un comme le feront certains auteurs précédemment cités : au moins, tant qu'on en reste à une approche apophatique, par la négation, on ne construit pas de nouvelle identité ou concept forcément partiel, et donc duel, s'opposant à un autre!

 Plutôt que vouloir déduire de la non dualité du « non-deux » une vérité quelconque, métaphysique, théologique ou autre, ne pourrait-on simplement en rester à l'expérience pure de l'éveil non duel tel qu'il peut se manifester à tout moment en chacun de nous, en prônant comme Nagarjuna et Vimalakirti l'inanité de tout concept, de tout langage qui voudrait le réifier dans des mots, l'emprisonner dans une vérité ou dans un système de croyance?

 Cette posture apophatique, qui nie toute tentative et tout intérêt à vouloir tirer un enseignement quelconque de l'expérience pure de non dualité, invite à développer ce que le mystique Nicolas de eues appelait la « docte ignorance » » du mystique : non pas l'ignorance de celui qui ne sait rien, mais l'ignorance pleine de sagesse de celui qui, confronté.à l'expérience de la non dualité, se contente de la vivre, sans jamais chercher à l'enfermer dans une vérité quelconque. C'est la « docte ignorance » du mystique, qui sait que le langage passera toujours à côté de ce qu'il tentera d'exprimer, pour cette simple et bonne raison que la non dualité est au-delà du langage, trouve sa source et s'exprime par le silence. Car le silence est, peut-être, la parole de l'être.

 Il ne reste plus, alors, qu'à suivre ce conseil qui clôturait le Tractatus logico-philosophicus de Wittgenstein : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. »

Christian Miquel

 

D'une certaine façon, je partage ce point de vue modeste : il y a l'éveil, et par dessus l'éveil, il y a toutes les interprétations que les hommes lui ont surimposées, au risque parfois de l'étouffer : advaita vedanta, bouddhisme, christianisme, soufisme...

Mais l'expérience est encore au-delà de ces concepts, dans un silence vivant.

jlr