Voici un beau passage du livre de Michel Bitbol: La conscience a-t-elle une origine? (ce livre est un très bon livre d'ailleurs !)

Il commente un texte de Merleau-Ponty pour qui le visible et le voyant s'entremèlent.

Voici le texte de Merleau-Ponty :

« Le visible autour de nous semble reposer en lui-même. C’est comme si notre vision se formait en son cœur […] Ce qu’il y a, donc, ce ne sont pas des choses identiques à elles-mêmes qui, par après, s’offriraient au voyant, et ce n’est pas un voyant, vide d’abord, qui, par après, s’ouvrirait à elles, mais […] des choses que nous ne saurions rêver de voir “toutes nues”, parce que le regard même les enveloppe, les habille de sa chair. »

Puis le commentaire de Michel Bitbol.

Bitbol remarque que le monde se donne dans l'absence d'un voyant, dans la disparition du crane. C'est exactement ce que je raconte sur ce blog depuis des années.

 

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"La vision se forme au cœur du visible. C’est l’expression de ce que nous vivons quotidiennement, dès que nous ouvrons les yeux et que nous consentons à nous laisser abasourdir par ce qui se présente alors : un vaste environnement fait de surfaces opaques ou opalescentes, qui se rapproche du regard en l’enserrant inexorablement par nos propres membres et notre propre thorax, puis qui s’ouvre brusquement en un cercle sans bords d’absolue transparence aux environs de nos orbites oculaires.

Comment l’opacité du visible s’est-elle convertie en la limpidité du voyant ?

Comment l’impénétrabilité de ces tissus biologiques s’est-elle laissé traverser jusqu’à sembler pour ainsi dire volatilisée en une certaine région de notre propre crâne ?

Il ne suffit pas, pour en rendre compte, d’invoquer les propriétés optiques de translucidité du cristallin et de l’humeur vitrée (qui, de toute manière, s’arrêtent à la rétine). Car la transparence dont il s’agit, loin de se réduire à l’énoncé de la présence détectable des photons en deçà et au-delà de la surface de la cornée, se manifeste par une véritable absence : absence de tout objet visible là où le voyant s’origine ; absence sur fond de laquelle se détachent les existences. Il n’y a rien là où s’ouvre la disposition à voir quelque chose ; et ce rien se promène en quelque sorte parmi les choses, absolument solidaire de l’une de ces choses qu’est le corps propre ; et ce rien, avant même de se promener et de distinguer la variété des choses, se tient immobile dans la pulpe-de-chose, et se découvre comme une étonnante diaphanéité dans la masse indifférenciée, dense et ténébreuse de ce qui se présente alentour.

Cela va de soi, et c’est pourquoi il faut le faire ressortir à partir de soi. Consentir à la stupéfaction du banal ; c’est ce que fait Merleau-Ponty comme tout vrai philosophe, et ce qui en ressort est un constat aux antipodes de la banalité : que le voyant est creusé dans la substance entière du monde visible. Le constat n’a rien d’intellectuellement choquant, à condition de ne pas conférer plus de sens au mot « monde » que ce qu’autorise le motif phénoménologique de sa désignation : non pas un grand objet exhaustif, sphérique et dur, mais simplement tout cela qui se montre. L’apparaître est excavé au milieu de l’apparition ; ni plus, ni moins."

Michel Bitbol