J'ai posé la question suivante à Swamiji Yogananda Sarasvati, qui est un advaitin français de la tradition de Shankara, de l'ashram Kaivalya. C'est un fin connaisseur des textes sanskrits de cette tradition.

Brahman est-il conscient de lui?

Brahman désigne l'absolu dans la tradition de l'advaita vedanta.

Voici sa réponse :

Sankaracharya

 

"Sachant que Brahman est Pure Conscience par nature (cinmâtra-svarûpam), qu'il est lumineux par lui-même (svayam prakâsham), qu'il est sa propre preuve (svatah siddham) et qu'il est éternellement comblé dans sa plénitude (sadâ paripûrnatvam), il est superflu de se demander si la Conscience de Brahman est consciente d'elle-même ou non, d'autant que la Conscience n'est pas un attribut de Brahman, mais sa propre nature indivisible. Etant consciente par définition, la Conscience ne saurait être inconsciente de quoi que ce soit, encore moins d'elle-même.

Personne ne se demande si le soleil brille ou si le feu chauffe. De toute évidence, Brahman ne se pose aucune question. Etant sa propre preuve autolumineuse, Brahman se suffit à lui-même. Il repose dans sa propre gloire impérissable. En lui, ni conscience objective (vishaya-jñâna), ni inconscience subjective (svâtma-ajñâna), mais Conscience à l'état pur (cidghana, vijñânaghana, prajñânaghana), sans distinction de "connaisseur" (pramâtâ), "objet de connaissance" (prameya) et "moyen de connaissance" (pramâna), car ces modalités appartiennent au monde relatif basé sur l'ignorance et caractérisé par l'action, ses facteurs et ses résultats (kriyâ-kâraka-phala).

Sans aucune aide extérieure et sans devenir un quelconque objet de perception sensorielle, Brahman qui est omniscient (sarvajña) se connaît lui-même par lui-même, raison pour laquelle Arjuna déclare : "Svayam-evâtmanâtmânam vettha tvam purushottama", "En vérité, Tu Te connais Toi-même par Toi-même, ô Etre suprême" (X, 15).

Selon l'introduction de Shankara aux Brahmasûtras, tout en étant différent d'un objet sensoriel, le Soi intérieur est néanmoins l'objet du pronom "je" (asmat-pratyaya-vishaya), lequel est direct (sâkshât) et immédiat (aparokshât). Sage ou ignorant, chacun fait référence à soi-même en tant que "je". Même un bouddhiste nihiliste ne peut échapper à l'emploi des pronoms "je " ou "on" contredisant la théorie incohérente du non-Soi.

En dernière analyse, tout comme le feu ne se brûle pas lui-même ou la lumière ne s'éclaire pas elle-même, Brahman n'a pas à se connaître, car sa nature est la Connaissance même ou la Conscience à l'état pur. Etant immuable et sans la moindre dualité, il ne se connaît ni ne s'ignore. Selon la Brihadâranyaka Upanishad (II, iv, 14), quand il y a comme une dualité, alors on sent quelque chose, on voit quelque chose, on entend quelque chose, on dit quelque chose, on conçoit quelque chose et l'on connaît quelque chose, mais quand tout est devenu uniquement le Soi, que sentirait-on et par quel moyen, que verrait-on et par quel moyen, qu'entendrait-on et par quel moyen, que dirait-on et par quel moyen, que concevrait-on et par quel moyen, que connaîtrait-on et par quel moyen ? Par quel moyen connaîtrait-on Celui par lequel tout est connu ? Par quel moyen connaîtrait-on le Connaisseur ? Quand tout est redevenu le Soi et rien que le Soi, qui alors ferait quoi que ce soit par quelque moyen que ce soit et dans quelque but que ce soit ? Telle est la grande remise en question du monde phénoménal par le Vedânta.

Dans son commentaire sur cet enseignement de Yâjñavalkya, Shankara explique que toute action implique un agent et qu'en son absence l'action n'est plus possible ni par conséquent son résultat. Ainsi, tant qu'il y a ignorance il y a le processus de l'action, de ses facteurs et de ses résultats, mais cela ne concerne pas le connaisseur de Brahman, car pour lui tout est uniquement le Soi. C'est donc seulement par ignorance que le non-Soi est imaginé, alors qu'en réalité il n'existe rien d'autre que le Soi. Par conséquent, lorsqu'il y a conscience de l'unité absolue du Soi, il ne peut y avoir conscience de l'action, de ses facteurs et de ses résultats. En raison de cette incompatibilité, il y a donc cessation totale des actions et de leurs moyens pour le connaisseur de Brahman. En effet, les paroles de Yâjñavalkya disant "Que sentirait-on et par quel moyen ?" expriment un rejet total en montrant l'impossibilité de tout autre cas de figure, vu l'impossibilité de l'action, de ses facteurs et de ses résultats. Dans la connaissance du Soi, nul ne peut donc percevoir quoi que ce soit par quelque moyen que ce soit, de quelque façon que ce soit et pour quelque raison que ce soit. C'est la Non-dualité absolue.

A la question de savoir si Brahman est conscient de lui-même ou non, la réponse est qu'en raison de sa nature de Pure Conscience immuable aucune question de ce genre ne le concerne, d'autant qu'il est impossible d'attribuer le moindre manque, la moindre nécessité ou la moindre dualité à la Plénitude absolue. Etant toujours pur, conscient et libre par nature (nitya-shuddha-buddha-mukta-svabhâva), Brahman n'est concerné ni par la connaissance ni par l'ignorance. Seul son reflet appelé jîvâtman, assujetti à l'ignorance ou la surimposition, est concerné par la connaissance de sa véritable nature en tant que Brahman, pour mettre fin à la transmigration causée par l'identification au non-Soi, transmigration qui n'est donc elle-même qu'un rêve ou une fausse notion.

En conclusion, étant Pure Conscience par nature, Brahman est au delà de la connaissance objective et de l'ignorance subjective.

Ainsi, non seulement il est faux d'envisager une connaissance de soi ou une ignorance de soi concernant Brahman, mais c'est illogique car injustifié en raison même de sa nature de Pure Conscience immuable et sans dualité. Tout comme il serait illogique de demander si le feu se brûle ou si la lumière s'éclaire, il est illogique de demander si la Conscience est consciente d'elle-même ou non, car la Conscience qui est une et indivisible se suffit à elle-même. Ni la connaissance ni l'ignorance ne la concernent. Le fait de connaître ou d'ignorer appartient au domaine relatif (vyavahâra) et non à la Réalité absolue (paramârtha) qui est lumineuse par elle-même (svayam prakâsha) et supérieure à l'ignorance (tamasah parastât). Imaginer qu'une scission en lui-même permettrait à Brahman de se connaître revient à dire qu'il ne se connaît pas, ce qui fait de Brahman un jîva alors qu'il est inconditionné (nirupâdhika) par nature. Les fausses questions doivent être passées à la faux de la logique affûtée par les paroles infaillibles des sages upanishadiques."

Swami Yogananda Sarasvati