Voici un extrait d'un livre de Serge Carfantan qu'on vient de publier chez Almora sur la joie.

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"La joie est non duelle

Les très jeunes enfants connaissent la joie et son ivresse, car ils ne sont pas encore dissociés d’eux-mêmes. Le sens de l’ego ne vient pas immédiatement ; avant deux ans, l’enfant n’a pas encore développé une image de lui-même, il coïncide joyeusement avec l’Etre. La Joie pétille dans son regard, il est facétieux et vivant. Il n’est pas encore contaminé par l’esprit de sérieux mortel de l’ego. Cela viendra plus tard, quand naîtra le processus de constitution d’une image du moi, par rapport à l’autre. Alors nous quitterons le paradis de l’enfance, pour entrer dans le monde, où il est dit selon Sartre que « l’enfer, c’est les autres » ! Après tout, comme la Joie réside dans la coïncidence avec soi dans l’Être, comme la Vie est coïncidence avec soi, la joie existe tout aussi bien chez l’animal. Il faudrait vraiment être de très mauvaise foi pour ne pas remarquer la joie d’un jeune chien en liberté. Il court partout, remue la queue, il célèbre la Vie en permanence ! C’est un im­mense service pour ses maîtres. Nous devrions avoir une véritable gratitude pour nos compagnons à quatre pattes, car ils savent répandre de la joie ; sans eux, il n’y aurait plus guère de contrepoids à nos tendances névrotiques. Regardez dans la rue d’une grande ville l’opposition entre le maître qui teint la laisse, parfois avec un visage fermé dans la souffrance et le chien devant, tout joyeux, qui batifole ! Si ce n’est au cours de la promenade, ce sera plus tard, il y aura bien un moment, où le chien déridera son maître et lui tirera un sourire. D’ailleurs jouons sur les mots. La Joie est un peu folle.

« La langue courante en dit beaucoup plus long qu'on ne pense lorsqu'elle parle de "joie folle" ou déclare de quelqu'un qu'il est "fou de joie". Tout homme joyeux est nécessairement et à sa manière un dé­raisonnant. Mais il s'agit là d'une folie qui permet d'éviter toutes les autres, de préserver de l'existence névrotique et du mensonge permanent. À ce titre elle constitue la grande et unique règle du savoir-vivre ».(Clément Rosset, La force majeure)

La joie prend en défaut « l’esprit de sérieux », au sens de celui qui se prend excessivement au sérieux, qui, engoncé dans ses problèmes, oublie d’aller à pas vif et léger dans l’exis­tence. Joyeusement. Sans pesanteur névrotique. La Joie est un signe de santé de l’esprit, son absence est in­versement le signe que quelque chose ne va pas. Le mental qui repasse sans cesse le disque des vieilles rancunes du passé, d’une histoire calamiteuse et qui finalement absorbe entièrement le sujet dans ses macérations personnelles, tue la joie de vivre. Il suffirait qu’il lâcher prise. Et la joie qui est toujours dejà-là, pourrait monter comme une vague et submerger le paysage triste des pensées moroses.

Sans cause et sans conditions

La Joie pure de l’âme est sans cause et sans condition. Il existe dans le langage une expression qui la décrit : la joie sans mélange. Elle est très présente dans les écrits mystiques, mais nous venons de voir qu’il n’y a rien de plus naturel que la Joie ! Inutile d’introduire du « surnaturel » et de faire de la Joie quelque chose de « spécial ». Ce serait compliquer ce qui est très simple. Le bonheur comme la Joie sont des grâces très païennes. Cependant, la joie n’est pas dans le registre des vécus ordinaires, car elle échappe à l’intentionnalité. Et nous comprenons mieux maintenant pourquoi la vraie Joie est sans cause et sans objet. Elle jaillit dans le Maintenant de la plénitude de la conscience non-divisée en sujet/objet. La joie « avec mélange » est celle qui est rattachée à un objet dont nous pensons qu’il en est la cause. Elle est encore reliée au temps psychologique. La satisfaction une fois éprouvée et l’obsession de l’objet nous porte donc à vouloir organiser les « conditions » pour que se répète l’expérience de la joie passée. Et hop ! Nous voici relancé dans les errances du temps psychologique.

La plénitude surimposée à l’objet

Dans les termes de Jean Klein dans La Joie sans Objet :

« Trompé par la satisfaction que nous procurent les objets, nous constatons qu'ils provoquent satiété et même indif­férence, ils nous comblent un moment, nous amènent à la non-carence, nous renvoient à nous-même, puis nous lassent ; ils ont perdu leur magie évocatrice. La plénitude que nous avons éprouvée ne se trouve donc pas en eux, c'est en nous qu'elle demeure ; pendant un instant, l'objet a la faculté de la susciter et nous concluons à tort qu'il fut l'artisan de cette paix. L'erreur consiste à considérer ce dernier comme une condition sine qua non de cette plénitude »Jean Klein La Joie sans Objet.

C’est une manie du mental de procéder dans le domaine psychologique comme il opère dans le domaine matériel et c’est une source constante d’illusions. La Joie est là, ne dépendant que de nous-mêmes, quand elle se manifeste, il n’y a rien d’autre qu’elle. Problème :

« En se référant à cette félicité, nous lui surimposons un objet qui selon nous en fut l'occasion. Nous objectivons donc la joie.  Si nous constatons que cette perspective dans laquelle nous nous sommes engagés ne peut apporter qu'on bonheur éphémère, qu'elle est incapable de nous procurer cette paix durable qui est située en nous-même, nous comprenons enfin qu'au moment où nous parvenons à cet équilibre, nul objet ne l'a provoqué, l'ultime contentement, joie ineffable, inaltérable, sans motif est toujours présent en nous, il nous était seulement voilé » Jean Klein La Joie sans Objet.

 La joie est par essence intemporelle

La joie sans mélange n’appartient pas au temps, la Joie pure est intemporelle. Elle est comme un pétillement d’éternité. C’est là que se trouve l’extraordinaire, car cela veut dire qu’il est possible de demeurer en permanence dans la Joie. Non qu’il s’agisse d’en faire, par des exercices assidus (ce qui est contradictoire !), un « état second », (!) car, la spontanéité de la Joie réside dans notre état premier. Notre état naturel. On ne peut pas « cultiver » le naturel (!), c’est une expression qui forme un oxymore. Pour être, il n’y a rien à « faire », et la Joie réside dans l’Être et non pas dans le « faire ». Mais bien sûr, c’est une vérité très agaçante pour le mental ordinaire, car il est complètement obnubilé par le « faire » ! Il n’est pas dispo­nible dans l’émerveillement d’être. « Dites-moi ce que je dois faire pour être joyeux » ! Nous passons notre vie à courir après la réalisation « d’objectifs » dans le futur ! Pas étonnant donc qu’il y ait si peu de joie dans notre vie. Nous cherchons une satisfaction dans le domaine objectif.

" La joie est sans cause ; vous lui attribuez une cause, mais elle n'en n'a pas, aussi n'essayez pas de relier cette joie à une cause. Quand vous le faites, vous injuriez la joie ! Mais quand vous percevez réellement qu'elle est sans cause, elle deviendra très puissante en vous ; elle sera avec vous. Quand vous voyez qu'elle est sans cause, en un certain sens, elle s'accroît ; mais vous l'affaiblissez si vous la reliez à une cause, parce que vous faites d'elle un « état ». Un jour vous serez à même d'entrer en elle sciemment et de vous perdre en elle ; ce sera comme votre ultime demeure. Liberté, amour, paix sont sans cause. Vous ne pouvez les insérer dans le cadre du déjà connu "

Jean Klein Transmettre la Lumière.

Bref, la Joie sans objet appartient à la pure Conscience qui est ce que nous sommes réellement.