Les éditions du CERF viennent d'éditer en français un chef-d'oeuvre de la philosophie japonaise

Qu'est-ce que la religion?

de Nishitani

Traduit du japonais par Bernard Stevens

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Quatrième de l'éditeur :

"Voici le chef-d’oeuvre de Nishitani. Il décrit comment une nouvelle religiosité, par-delà l’opposition entre matérialisme scientifique et religion traditionnelle, peut répondre aux apories de notre époque, liées à la montée du nihilisme.

L’inspiration est conjointement existentialiste (Sartre et Heidegger) et bouddhique (surtout le zen de Dôgen), etcherche à déployer une progression qui part du niveau de l’être, traverse le plan du nihil et l’angoisse deperdre tout fondement stable, pour atteindre le champ de la vacuité – l’ainsité du soi et des choses dans uneinterdépendance et une empathie universelles. Les références philosophiques de l’Europe et de l’Extrême-Orient y prennent une concrétude inédite.Les plus beaux fruits de la rencontre entre l’Orient et l’Occident."


Représentant majeur de l’École de Kyôto, le mouvement philosophique japonais le plus célèbre du xxe siècle, Keiji Nishitani (1900-1990) a voulu construire une pensée qui soit à la jonction de l’Orient et de l’Occident, et capable de répondre aux défis de l’âge moderne.

Sa pensée témoigne d’une inspiration existentialiste et bouddhique."

J'avais lu ce livre il y a quelques années en anglais sous le titre Religion and Nothingness.

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C'est un ouvrage puissant mais plutôt réservé à des lecteurs courageux et ayant une certaine culture philosophique.

Extrait :

"Plus haut, ce à quoi je faisais référence en disant qu'il n'y a rien derrière la personne, en somme que le « il n'y a rien » se trouve derrière elle, n'est pas à comprendre comme un retournement conceptuel, mais bien comme un retournement existentiel à partir de la manière d'être de la personne centrée sur la personne. Comme je l'ai dit précédemment, pour autant que la saisie du soi centrée sur la personne soit mêlée à l'essence de la personne, dès qu'elle surgit, la négation de la centrali­sation sur la personne devra signifier l'auto-négation existentielle de l'homme lui-même en tant que personne. Chez l'homme en tant que personne, le passage de la saisie de soi centrée sur la personne à l'ouverture effective du soi en tant que devenir effectif du néant absolu, comme je vais l'aborder par la suite, doit être un retournement exis­tentiel dans l'homme lui-même, une sorte de conversion.

Un tel retour­nement existentiel, en s'affranchissant du mode d'être centré sur la personne, est le fait de déboucher de ce côté-ci par rapport à lui, le fait de déboucher davantage sur cette rive-ci. C'est en somme le fait que le « il n'y a rien » vient s'ouvrir du côté du soi, ou plutôt en tant que le  soi-même originel.

Si on dit qu'il n'y a rien « derrière » la personne c'est parce que nous regardons depuis la perspective de la personne et, à ce niveau, le néant demeure un néant regardé, un néant pensé. Or lorsque le « il n'y a rien » s'ouvre plus, en-deça du soi personnel, en tant qu'il est franchement lui-même, le néant vient alors se réaliser dans sa « talité », réellement, selon le soi. Et il est approprié dans le soi. L'être du soi, clans le sens précisé plus haut, devient la réalisation du néant. Ce que je nomme l'appropriation ne signifie pas la vision du néant. S'il fallait la préciser, on pourrait dire que cela signifie le fait de voir en ne voyant pas, comme lorsqu'on parle du « voir qui ne voit pas »). Le véritable néant est le néant vivant et le néant vivant ne peut être prouvé que par lui-même. Pourtant cela ne veut pas dire que dans la conversion existentielle, évoquée plus haut, le soi cesse d'être une existence personnelle. Seulement on y échappe à la manière de capter la personne en étant centrée sur la personne : la manière d'être de la personnalité qui reste captive d'elle-même. De ce fait, la manière d'être personnelle devient encore plus réelle pour le soi elle apparaît dans sa « talité ». Lorsque la saisie de la personne centrée sur la personne est brisée et que le néant vient réellement s'actualiser pour le soi, alors l’existence personnelle du soi vient elle aussi s'actualiser véritablement pour le soi. C'est cela l'absolue négation identique à l'affirmation. C'est là que se réalise, en union avec le néant absolu, la « chose » que l'on nomme la personnalité du soi. Si le néant n'est pas un néant vivant et si la conversion n'est pas une conversion existentielle, on ne pourra pas comprendre tout cela. Lorsque j'ai dit que la personne est un phénomène sans rien dont il est la phénoménalisation, c'était dans le sens que je viens d'expliquer. La personne, en union avec le néant absolu, s'actualise en tant que manifestation du néant absolu. Elle s'actualise comme une forme du sans forme. On pourrait dire que la personne, dans ce sens-là, est un « masque » comme dans l'idée de persona. Elle est pour ainsi dire un masque que porte le néant absolu. On pourrait même dire un déguisement. C'est-à-dire qu'en tant que « masque « elle est complètement illusoire.

Cependant parler d'illusion ne veut pas dire ni que, séparée d'elle, il y a une réalité ou une existence réelle, ni qu'il s'agit d'un artifice dans le but de tromper, ni tout simplement d'une « apparence » La personne est strictement la réalité : elle est la réalité la plus réelle. Elle se produit seulement en tant qu'un aspect de la réalité humaine qui ne contient, dans la moindre mesure, ni tromperie ni artifice. Mais en même temps elle est également illusoire, de la manière la plus originaire. C'est du au fait qu'elle est l'être le plus éminent qui, en étant un avec le néant absolu, s'actualise en tant que la manifestation de ce dernier. L'homme, à la racine de son mode d'être personnel, s'actualise en tant que l'absolu néant identique à l'être. En termes bouddhique on pourrait dire qu'il est le «  milieu » entre le temps illusoire et la vacuité."

Nishitani