Patrice Jordan a posté un texte intéressant sur facebook. Il pointe la différence entre s'éveiller et grandir : s'éveiller ne veut pas dire qu'on devient immédiatement une personne équilibrée ou parfaite. Ken Wiber a souvent distingué lui-aussi s'éveiller (waking) et grandir (growing). La distinction entre "stade" de conscienc et "état" de conscience est pertinente : le stade désigne votre état de maturité globale, l'état renvoie lui à l'éveil. On peut s'éveiller et rester un connard, ce qui donne donc un connard éveillé. Ce qui signifie que l'éveil doit être intégré dans sa vie au quotidien pour qu'il puisse développer en nous toutes les qualités qu'il recèle : compassion, compréhension, unité, paix, amour.

jlr

 

Déploiement

"Psychologie, éveil, spiritualité, religion, développement personnel, états de conscience, méditation, énergies, coaching, arts et créativité. Et si on parlait simplement de déploiement de l’adulte ? D’un déploiement qui tiendrait compte de l’aspect le plus spécifique de chacun, mais qui tendrait vers un accès de plus en plus ouvert à la réalité dans laquelle nous sommes insérés et qui nous constitue ?

Aujourd’hui, nous faisons face, dans tous les domaines, à un excès d’informations. Cela ne veut pas dire que nous les intégrons, mais que nous sommes confrontés à des cultures, des points de vue extraordinairement divers et différents. De ce fait, des concepts issus de traditions lointaines sont aujourd’hui très facilement accessibles mais souvent mal compris. Trop superficiellement.

Nous pouvons revenir à une certaine simplicité en sortant des vocabulaires spécifiques et en nous penchant sur le développement de l’humain adulte.

S’il nous semble évident que l’enfant est en développement, nous avons tendance à penser que celui-ci s’arrête à peu près au moment de l’âge adulte. Pourtant, en regardant autour de nous, il est évident que nous sommes confrontés à des personnes plus ou moins matures, plus ou moins déployées.

Les sciences occidentales ont assez bien étudié les stades que l’adulte va traverser, du moins jusqu’à un certain point. Oui, mais de quels « stades » parlons-nous ? Il s’agit d’un mélange de psychologie, de valeurs, d’actes, de visions du monde. Au lieu de « stades », on utilise parfois le terme « Mèmes », qui englobe l’ensemble de ces définitions.
Voici les stades que nous traversons tous, jusqu’à un certain point. Stade oral, stade anal, stade narcissico-phallique, stade des conventions ou des règles et des rôles, stade de l’individuation. Dans certains cas, le développement se poursuit dans ce que l’on appelle le stade centaurique (ou stade existentiel), puis certains stades que l’on ne peut que qualifier de spirituels, faute de mieux.

Et c’est là qu’il faut faire un petit aparté. Durant l’ensemble de ces stades, l’être humain est confronté à différents états de conscience que l’on peut grossièrement séparer entre éveil (au sens premier du terme), sommeil paradoxal, et sommeil profond. Autrement dit, l’humain a accès à ces différents états de conscience indépendamment du stade de développement qu’il a acquis et donc du « même » auquel il a accès.
En quoi est-ce important ? Et bien de ces états de consciences simples (éveil, sommeil paradoxal, sommeil profond) dérivent en fait TOUS les états de conscience auquel on peut être confronté, que ce soit par accident, sous l’effet d’une drogue ou d’une technique quelconque (chant, danse, méditation, sexe, hypnose, etc…). D’une manière générale, on peut passer de l’éveil pur et simple, à un sentiment de communion avec la nature, des moments d’extase, des rencontres avec des personnages mythiques rassurants ou infernaux (sommeil paradoxal, rêve), jusqu’à un sentiment d’union à la lumière, puis à un sentiment d’union au Vide qui n’est pas vide, puis on peut vivre une disparition du moi et de l’ego avec un simple sentiment que CELA EST, voire même d’une absence de tout sentiment d’existence (sommeil profond).

En soi, donc, l’accès à un état de conscience modifié ne donne aucune espèce de garantie sur le stade de développement de l’adulte auquel se situe celui qui expérimente l’état de conscience, peu importe lequel. Malheureusement, dans le monde du développement personnel et de la spiritualité, on confond trop facilement les deux aspects, parce qu’ils ne sont jamais clairement nommés ni distingués. On suppose bien trop souvent que si une personne expérimente un état de conscience « extraordinaire », alors cette personne EST extraordinaire. Autrement dit, on glisse d’un constat d’un ETAT de conscience à un constat de STADE de développement sans s’en rendre compte. Et évidemment, cela entraine de nombreux malentendus.

Mettons-nous à la place d’une personne qui se situe en grande partie à un stade de développement narcissico-phallique (ce stade est très répandu, et il est difficile d'en sortir). Qu’est-ce qui caractérise ce stade, en termes de valeurs ? C’est un stade où la personne interagit avec les autres dans un rapport de force le plus souvent. A ce stade, la négociation n’existe pas, ou alors elle existe en vue d’un seul but : gagner (phallique). A ce stade, c’est soit je gagne, soit je perds. L’idée d’un échange où chacun sort gagnant n’a pas encore émergée. Le gain renforce bien évidemment l’image du moi (narcissco) qui est en général très défaillante et doit sans cesse être rassurée. Si j’accepte d’être dans un groupe, celui-ci devra avant tout servir mes intérêts. Ce stade étant un stade de combat (animal), les rapports de domination soumission sont courants et recherchés, et la sexualité est presque toujours un thème important et on n’a pas besoin de faire un dessin pour expliquer à quel niveau elle se situe.

Imaginons maintenant qu’une telle personne vive un état de conscience modifié, altéré, hors du commun. Comment l’expérience va-t-elle être interprétée ? C’est assez facile de répondre. Elle va être mise au service du « Mème » actif chez cette personne. Autrement dit, celle-ci va s’approprier une expérience universelle à titre éminemment personnel et narcissique. La personne va se sentir « spéciale », au-dessus du lot. De cette expérience unique ou répétée, appuyée sur un « Mème » narcissico-phalique, combien d’écoles se sont-elles créées ? Un très grand nombre…. Et comment cette école va-t-elle se structurer ? Il n’y a qu’à continuer à appliquer le modèle : ce sera une école avec un fondateur qui s’exclut de tout peer-review, avec un système entièrement centré autour de sa personne. Au niveau systémique, on retrouve exactement le même stade qu’au niveau personnel : cela devient un système qui ne gère pas la relation. Autrement dit, un tel système évitera d’entrer en relation avec d’autres systèmes similaires, vivra en autarcie et se prétendra spécial, en développant chez les adeptes un sentiment d’être particulier, au-dessus du lot (attention cependant, ce piège est très courant, et peut nous enfermer subtilement très facilement).

Cette distinction entre états de conscience et stades de développement est donc primordiale si on veut comprendre ce que l’on fait et voit dans de nombreux domaines, car elle nous permet d’une part de ne pas nous leurrer en ramenant un peu d’humilité dans le système, et d’autre part d’être plus efficaces sur ce chemin de l’ouverture et du déploiement, si tant est qu’on cherche à le parcourir bien sûr.

Pour ma part, je pense que nous devons travailler selon deux axes distincts. L’axe du développement de l’adulte a été mieux étudié par l’occident, du moins jusqu’au stade de l’individuation (au-delà de ce stade, de toute façon, les deux axes commencent à se rapprocher). Il est donc primordial de s’intéresser à ce que l’occident a à dire à ce propos et aux outils que l’on peut utiliser pour favoriser le déploiement des « Mèmes ». Celui des états de conscience a été mieux étudié par l’orient et ses sciences contemplatives qui ont elles aussi développé un grand nombre d’instruments auxquels nous pouvons avoir accès aujourd’hui. L’efficacité la plus grande est atteinte en utilisant conjointement les outils occidentaux et orientaux.

Au final, ce qui importe, au-delà des techniques, du vocabulaire, des modèles et concepts, c’est qu’à titre personnel, et collectif, nous puissions élargir notre champ de vision à une réalité plus vaste, plus intégrative, plus aimante. Et tout en faisant ce chemin, donner la place, profondément, à nos plus grandes spécificités, celles qui nous distinguent, tout en nous amenant vers la joie de cet élan qui nous réunit tous".

Parice Jordan