J'ai lu ce livre hier.

 

crepuscule

Il s'agit d'un compte rendu très précis de la campagne antimystique lancée par Bossuet, Mme. de Maintenon et d'autres contre la mystique de Mme. Guyon et de Fenelon. Cette querelle dite du pur amour a lieu entre 1697 et 1699. Les thèses de Fénelon seront condamnées et Madame Guyon sera finalement saisie de corps et enfermée par lettre de cachet à Vincennes d'où elle sortira en 1703.

Au coeur de ce débat : peut-on faire l'expérience de Dieu dans l'oraison silencieuse ?

Cette triste affaire sonnera le crépuscule de la mystique en France.

Bossuet ne comprend absolument rien à l'expérience mystique vécue dans l'oraison. Pourtant Fenelon écrit plusieurs textes admirables pour montrer que l'union avec l'absolu est au coeur de l'enseignement des saints et des mystiques, Mme. Guyon fait de même dans ses Justifications. Mais rien n'y fait. L'évêque de Meaux (Bossuet) n'est qu'un prélat sans expérience spirituelle; il représente l'institution religieuse et la cour royale.

La doctrine spirituelle de l'oraison et de la contemplation que développe Fénelon le rattache pourtant à la grande tradition mystique espagnole du XVIe siècle et eckhartienne du XIVe siècle,via Benoit de Canfeld et Harphius et, par-delà, à la spiritualité de la théologie négative de Denys l’Aréopagite. Et encore au-delà bien sûr au Christ lui-même.

Excellent livre qui mériterait d'être réédité. Et Louis Cognet écrit dans une très belle langue.

Extrait

"L'idée fondamentale de Fénelon, c'est que le gnostique de Clément s'identifie au mystique des théoriciens mo­dernes: « Ce gnostique, distingué du juste, paraît déjà avoir une grande conformité avec l'homme spirituel de saint Paul; avec l'homme à qui, selon saint Jean, l'onc­tion seule enseigne toutes choses ; avec le contemplatif déiforme de saint Denys ; avec les solitaires de Cassien, qui étaient dans l'oraison continuelle et l'immobilité de l'âme; avec ces hommes sublimes dont saint Augustin dit qu'ils sont instruits de Dieu seul; avec l'âme passive et transformée du bienheureux Jean de la Croix, avec le contemplatif de saint François de Sales, qui est toujours dans la sainte indifférence. Chacun donne des noms diffé­rents, mais le fond de la chose est le même, dans les anciens et dans les modernes »

 

Fénelon, en effet, assimile la gnose à la contemplation non-discursive et non-conceptuelle décrite par les mysti­ques: « Voilà donc une contemplation qui exclut toutes variétés d'actes, de dispositions et d'objets, hors ce qui est incompréhensible en Dieu ; excluant tout ce qui est intelligible, même dans les choses incorporelles. C'est sans doute la contemplation négative, le rayon ténébreux et l'inconnu de Dieu dont parle saint Denys; c'est sans doute cette nuit de la foi dont parle le bienheureux Jean de la Croix, où l'âme, outrepassant tout ce qui peut être compris, atteint jusqu'à Dieu même, au-dessus de tout savoir» Il y verra un « état fixe de contemplation» qui, conformément à son principe, s'identifie à la charité parfaitement désintéressée: « C'est cet amour pur qui prie et qui contemple sans cesse le bien-aimé. C'est cette contemplation ou regard amoureux dont parlent tous les mystiques, qui ne consiste pas dans le travail des puissan­ces de l'âme, mais dans l'union habituelle de l'âme avec Dieu»  Fénelon prend d'ailleurs grand soin de noter que cette union habituelle, loin d'être «une espèce d'exta­se, qui empêche les occupations communes de la vie», constitue « une contemplation d'état permanent et fixe que nulle occupation intérieure n'interrompt, qui est du cœur et non pas de l'esprit, de l'amour et non pas du raisonnement» Il ajoute, en une formule qui rappelle un peu Malebranche: « Tout ce qui est raisonnable et innocent, tout ce qui n'est point contraire à la raison souveraine, qui est le Verbe, loin d'interrompre cette oraison, en est l'exercice et le fruit».

 

Dans l'état du gnostique, Fénelon retrouve cette « déi­formité » chère à l'école mystique française depuis Can­feld: « Dieu cherche tellement à se communiquer à l'âme et à n'être qu'un même esprit avec elle, qu'il la rend déiforme dès le moment qu'elle est purifiée. La voie de la pure foi et de la mort entière à tout amour-propre est celle qui nous communique sans danger d'illusion cette sagesse et cette puissance qui divinisent l'âme». A ce niveau, les désirs et les demandes disparaissent: « Je m'imagine entendre le bienheureux Jean de la Croix qui dit que, l'âme étant déifiée, l'épouse et l'époux ne font plus qu'un même esprit, selon la loi des noces spiri­tuelles; que l'épouse, désappropriée d'elle-même, forme alors des désirs sans mêler aucune propriété dans ces désirs qu'elle reçoit de Dieu»  Ce qui permet à Fénelon de conclure : « Vous voyez que son repos même en Dieu est pour lui une demande éminente de tout ce qu'il ne demande point par des actes formels» Il en va de même pour les pratiques distinctes des vertus : « Il n'y a plus de pratiques des vertus méthodiques à suivre, pour ce gnostique suffisamment instruit et purifié ; il ne lui reste plus qu'à demeurer uni à Dieu dans le repos inalté­rable d'une perpétuelle contemplation» C'est donc un véritable « état passif» qui ne laisse au gnostique « aucune volonté propre ni aucun choix», et qui comporte une « exclusion formelle et absolue de toute crainte des peines et de toute espérance des récompenses» (…) Le point le plus scabreux des idées avancées ici par Fénelon, c'est l'affirmation que la gnose constitue une « tradition secrè­te» remontant jusqu'à l'époque apostolique, qui se pro­longe à travers les âges dans l'enseignement des mystiques, et sur laquelle, au temps de Clément, il exis tait une véritable discipline de l'arcane; sur ce point encore, Fénelon se fait l'interprète des vues de Mme Guyon et même du P. La Combe. On comprend aisé­ment que Mme Guyon ait considéré le Gnostique comme une des meilleures défenses du mysticisme qui aient été écrites."