Dans quelques jours, au mois de septembre, Almora publiera un livre passionnant du philosophe américain Sam Harris

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Pour une spiritualité sans religion

 

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C'est la traduction de Waking Up qui fut un très grand succès aux Etats Unis (trad. José Le Roy et Dominique Anglésio).

Le numéro hors série de l'Obs de juillet 2017 a consacré une longue interview de Sam Harris à propros de son livre.

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La voici

Vous êtes un neuroscientifique et athée notoire. Vous avez beaucoup critiqué Les religions, vous attirant Les foudres d'une foule de détracteurs. Mais dans votre dernier ouvrage Waking up (Se réveiller), vous faites L'éloge de disciplines spiri­tuelles issues des religions asiatiques. Vous révélez avoir passé deux ans en retraite silencieuse à pratiquer la méditation bouddhiste. N'est-ce pas un peu paradoxal, pour Le mécréant que vous êtes?

 

Sam Harris : Le paradoxe n'est qu'apparent. Je reconnais que le mot de « spiritualité » peut prêter à confusion, tant il est associé à l'idée d'âme, de transcendance divine - toutes choses que je récuse. Mais nous avons tout de même besoin d'un terme pour désigner l'entreprise majeure qui consiste à explorer et à chan­ger l'esprit humain. Il s'agit bien d'une transcendance, car le but est de s'affranchir d'une foule de conceptions erronées charriées par notre culture - sur le moi, la nature de la conscience, la subjectivité, le libre arbitre, etc .. - pour accéder à une connaissance vraie. C'est pourquoi un tel projet mérite le qualificatif de « spirituel», et c'est d'ailleurs ainsi que l'en­tendent les grandes traditions d'Asie. Quant à ces dernières, je ne prétends pas qu'elles soient indemnes de superstitions. Il suffit de voir tous ces dieux et déesses de l'hindouisme, ces boddhisattvas et déités du bouddhisme tibétain, et même ce véritable culte voué à Siddharta Gautama, le Bouddha histo­rique ... N'empêche que ces traditions sont à l'origine d'une méthodologie introspective extrêmement précieuse – la mé­ditation - et d'approches à la fois empiriques, sophistiquées et dégagées de fatras religieux, permettant d'explorer effecti­vement nos états mentaux. Cette contribution est inestimable, à la fois sur le plan des connaissances fondamentales et sur le plan médical. Les pratiques mises au point par les contempla­tifs d'Asie passionnent à juste titre les neuroscientifiques et les psychologues car elles permettent, au-delà des bénéfices désormais bien connus de stabilité émotionnelle et de bien­être psychologique, d'améliorer efficacement la santé phy­sique. Il est prouvé que la pratique de la méditation à long terme modifie la structure même et le fonctionnement du cer­veau, entraînant de nombreux effets bénéfiques, comme l'amélioration de l'immunité, la réduction du stress, de l'an­xiété, de la dépression, du vieillissement du cortex, de la dou­leur physique, de l'inflammation, de la tension artérielle, etc. Aucune prière à quelque dieu que ce soit n'obtient une frac­tion de ces résultats.

 

Venons-en au contenu de ces pratiques spirituelles orien­tales. Sur quoi portent-elles précisément ?

 

Si des yogis vont méditer dans une grotte pendant vingt ans, ce n'est pas juste pour réduire leur stress ou améliorer leur niveau de bien-être. Ils sont en quête de quelque chose de beaucoup plus profond, de vérités capitales concernant l'esprit humain. Lesquelles ? Le bouddhisme part de la constatation que tout est dhukha, terme que l'on traduit en général par «souffrance». Ce concept est en réalité mal compris. Ce mot pâli signifie plutôt « insatisfaisant». On peut être heureux, on peut réaliser ses désirs, mais ce n'est jamais assez. On imagine qu'en obtenant telle chose, cela ira mieux. Mais dès qu'on l'a obtenue, voilà qu'on veut obtenir autre chose, ne serait-ce que de ne pas perdre cette chose que nous venons d'obtenir. Cela est vrai des grands choix de la vie comme des aspects insignifiants. Nous sommes constamment tenaillés par ce sentiment d'insatisfaction. Il y a mille façons d'être heureux. Le problème, c'est que ce qui nous rend heureux est impermanent. Nous sommes nous-mêmes impermanents, constamment occupés à courir après une chose, puis une autre, etc. La plupart d'entre nous vivons cette course sans fin comme des zombies, des sortes de drogués. Ce qui ajoute à notre état d'insatisfaction chronique - et qui est la raison principale de la souffrance psychologique - c'est le fait que nous n'arrêtons pas de« penser». Nous sommes plongés dans une conversation perpétuelle avec nous-même, souvent désagréable, autocritique, pleine de regret à propos du passé, d'anxiété à propos du futur. Nous passons énormément de temps à nous inquiéter, et souvent de façon inutile. La méditation est cet outil qui permet de voir notre esprit tournoyer follement à chaque instant. Elle nous donne la possibilité d'arrêter cette agitation incessante, ne serait-ce que pour de brefs instants. Plus on médite, plus ces instants de paix deviennent puissants, et plus nous sommes capables de les faire advenir.

 

C'est aussi la leçon d'Epictète : m'occuper de ce qui dépend de moi, cesser de m'inquiéter de ce qui ne dépend pas de moi.

 

La sagesse stoïcienne ressemble en effet à la pensée orientale, et ce type de compréhension intellectuelle est très utile pour ne pas se fourvoyer. Mais elle peut aussi devenir nuisible, si on prend cela pour un éveil spirituel. Car il y a une différence profonde entre pensée et expérience. La prise de conscience spirituelle ne consiste pas à former de nouvelles conceptions à propos de l'esprit humain, mais à vivre au moment présent un état mental tout à fait différent des états habituels. Une chose est de penser que je devrais cesser d'avoir tel type de pensée et pourquoi. Autre chose est d'apprendre à focaliser mon attention sur le moulin incessant des pensées qui défilent dans ma conscience, de voir qu'elles sont les fruits du souci ou du hasard, et de

les laisser passer. Un philosophe en train de philosopher ne fait pas la même chose qu'un méditant qui sait concentrer son attention sur l'expérience qu'il est en train de vivre au point que la distance s'abolit entre lui et son expérience. C'est cela le but explicite de la plupart des pratiques contemplatives orientales : éprouver dans son vécu profond des concepts comme la « non-dualité» ou l'« illusion de l'ego». Et ce genre de prise de conscience entraîne une transformation radicale de notre conscience, sur le plan émotionnel, contemplatif et éthique, modifiant profondément notre relation aux autres, nos peurs, nos névroses, notre façon de sentir, de penser, de percevoir nous-même et le monde. Par l'expérience, on peut transcender le sentiment d'être soi, d'être le penseur de nos pensées. On peut perdre ce sentiment d'être un sujet, un ego siégeant au centre de notre conscience. D'autres techniques de méditation permettent, sur cette base débarrassée de l'ego, de développer un altruisme sans limites.

 

Cette haute voltige contemplative que vous décrivez est dans les faits réservée à une petite élite. Dans tous ces pays d'Asie, la foi populaire ressemble en revanche beaucoup à ce que l'on peut trouver dans d'autres religions : dévotion, croyances, rituels, prière, etc.

 

Il existe bien entendu une foi populaire, basée sur la prière et la piété. Mais c'est dans ce que font les ermites, les contemplatifs, qu'on trouve l'application la plus fidèle des enseignements du Bouddha tels qu'ils nous ont été transmis dans le canon pâli, en particulier ceux où il traite de méditation et de moralité. Ces pratiques nécessitant beaucoup de discipline et de persévérance, c'est normal qu'elles ne concernent qu'un petit nombre de personnes.

 

Les religions monothéistes ont elles aussi leurs contemplatifs. Quand on lit les mystiques orthodoxes, catholiques, soufis, etc., on s'aperçoit qu'ils ressemblent beaucoup aux yogis d'Asie.

 

C'est certain. L'exploration de la conscience humaine n'est pas réservée aux Asiatiques. Il y a eu partout des individus qui ont entr'aperçu sa vérité. Et tout naturellement, ils l'ont exprimé avec les mots de leur foi. Mais là comme ailleurs, les religions ne se comportent pas de la même façon. Les mystiques juifs, chrétiens, musulmans, à qui il arrive de vivre ce type d'expérience spirituelle, le font malgré et contre les dogmes fondamentaux de leur foi. Quand le théologien rhénan Maître Eckhart, ou le poète persan Roumi, tiennent un langage proche de celui des yogis, quand par exemple ils parlent de l'unicité du Créateur et de la créature, ils courent le grave risque d'être condamnés pour blasphème. Leurs propos sont effectivement opposés aux dogmes dualistes des religions monothéistes. Maître Eckhart était visé par l'inquisition, et il n'a échappé au bûcher que parce qu'il a eu la chance de mourir à temps. Le poète et mystique persan Al-Hallaj, lui, a connu une mort atroce aux mains de ses coreligionnaires pour avoir prétendu faire un avec Dieu. Rien de tel en Asie orientale où nombre de religions sont explicitement non dualistes et refusent la distinction entre l'esprit humain et ce que certains appellent Dieu. Certes, ces enseignements nous parviennent à travers le filtre de religions constituées, mais nous pouvons parfaitement les suivre sans adopter les croyances qui y sont associées. Nous pouvons réfléchir sur ces conceptions, appliquer ces méthodes et faire évoluer notre propre fonctionnement mental sans croire aux pouvoirs miraculeux des yogis, ni même au karma. Essayez donc d'en faire autant avec le christianisme, le judaïsme ou l'islam ... De plus, si c'est la compréhension de l'esprit humain qui vous intéresse, vous ne trouverez strictement rien d'utile dans les livres sacrés des religions abrahamiques.

 

Il y aurait donc deux sortes de religions : celles qui nous aident à dévoiler les vérités cachées de la conscience, et les autres. Pourquoi selon vous les premières sont-elles toutes situées en Asie?

 

Cela reste pour moi un mystère. Je note que la pensée occidentale a été profondément influencée par le christianisme dont les dogmes, il faut l'avouer, sont particulièrement déroutants. L'idée que Dieu existe, qu'il a eu un fils, que ce dernier est (.- mort pour racheter nos péchés, qu'il est ressuscité et qu'il va revenir un jour ... Ces idées sont tellement aberrantes qu'elles ont obscurci les plus grands esprits. Voyez Isaac Newton, peut¬être le plus grand génie de l'humanité, qui a passé le plus clair de son temps à essayer de déchiffrer les prophéties bibliques. Quelle colossale perte de temps! Penser l'âme comme distincte du corps et comme soumise à Dieu a enfermé la pensée occi¬dentale dans un carcan dualiste. L'Orient n'a pas connu: ce genre de problème, et il a pu approfondir des intuitions presque op¬posées. Cela dit, la pensée dite« holistique », celle qui ne distingue pas les parties du tout, qui souligne les interrelations plutôt que les divisions, ne prédispose pas à comprendre l'agencement des éléments au sein d'un ensemble. Et cette tendance à distinguer, à décomposer les choses en leurs éléments constituants, à rechercher les racines, les processus basiques, a joué un rôle capital dans la naissance de la chimie, la physique, la biologie, etc. Ce qui est une force pour la spiritualité est une faiblesse pour la science. L'Occident a la science et la médecine. Mais l'Occident n'a pas tout.

 

Vous voulez dire que ce qui permet la science est aussi ce qui s'oppose à la connaissance de l'esprit humain?

 

Il y a du vrai dans ce que vous dites. La science est fondée sur une distinction nette entre objectif et subjectif. Armée de l'objectivité, elle étudie les phénomènes physiques, les seuls qui méritent à ses yeux qu'on y réfléchisse. Et elle se désintéresse du reste : la subjectivité et tous ces aspects spirituels, psychologiques ou mentaux. En Occident, il existe un véritable fossé entre ces deux pans de la réalité. Cela a évidemment empêché, ou du moins retardé, l'étude de phénomènes qu'on ne peut entreprendre sans d'abord admettre que la subjectivité existe, et qu'elle ne peut être atteinte qu'à travers l'outil de la conscience. La subjectivité ne peut être étudiée qu'à la première personne, or toute la science s'est construite « à la troisième personne». C'est pourquoi, à la différence des Asiatiques, nous avons mis tant de temps à nous intéresser sérieusement à la conscience et à ses liens avec le monde physique.

 

Autrement dit, nous Occidentaux sommes soit des fanatiques soit des rationalistes, et dans Les deux cas mal placés pour explorer le domaine de l'esprit?

 

Ni notre dualisme religieux, ni notre cartésianisme ne prédisposent en effet à l'étude de la conscience en tant qu'expérience. Heureusement, le monde globalisé d'aujourd'hui nous offre une immense variété de traditions dont il n'est pas interdit de s'inspirer. C'est la raison pour laquelle je critique l'idée d'allégeance à telle ou telle religion - bouddhisme compris. Nous avons aujourd'hui les moyens de fonder une spiritualité qui ne dépende d'aucune tradition culturelle particulière. Il faut cesser d'être « provincial» sur ces questions. Au fond, tout comme il est erroné de parler de« physique chrétienne», ou d'« algèbre musulmane», on ne devrait pas parler de« spiritualité orientale». Elle est en réalité aussi universelle, dans son ordre, que la science l'est dans l'ordre des phénomènes physiques.

 

Vous-même, qu'est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ces sagesses orientales?

 

En fait, tout a commencé par une expérience de drogue. À 18 ans, j'ai pris de l'ecstasy, par curiosité, et j'ai eu soudain ma première expérience que je qualifierais de spirituelle : j'ai été envahi par un sentiment très puissant d'amour inconditionnel pour mon meilleur ami - qui était présent à ce moment-là souhaitais intensément qu'il soit heureux, libéré de toute se france. Et puis j'ai réalisé que ce souhait s'étendait à tous êtres, que je les connaisse ou non. C'est comme si ma névr et mon égocentrisme s'étaient évaporés d'un coup! L'ecst n'était pas encore la drogue des raves et des boîtes de r qu'elle est devenue quelques années plus tard. Au moment j'ai fait cette expérience, au milieu des années 1980, elle n'é utilisée que par les psys de la côte Ouest, comme adjuvat la thérapie.

 

Comment êtes-vous passé aux sagesses orientales?

 

Cet événement m'a permis de prendre conscience du fait que la plupart du temps, à cause du type de pensées qui m'occupaient l'esprit et du type de préoccupations qui monopolisaient mon attention, je vivais assez misérablement, utilisant à un niveau très bas mon potentiel de bien-être. Je me suis intéressé à ces questions, j'ai beaucoup lu. Et je suis tombé sur des livres qui reliaient ces états liés à la prise d'hallucinogènes ... aux philosophies orientales. J'ai appris que la drogue - qui présente beaucoup d'inconvénients - n'était pas la seule méthode ouvrant sur de nouvelles perspectives, de nouvelles façons d'être et de penser. Qu'il était possible, en pratiquant certaines disciplines, de transformer de fond en comble ma façon d'être dans le monde, au ras de mon vécu. C'est ainsi que j'ai appris la méditation bouddhiste vipassana, puis le dzogchen tibétain, auprès de maîtres américains puis plus tard, de maîtres indiens et tibétains rencontrés lors de mes voyages en Inde et au Népal. J'ai aussi fait du yoga et des arts martiaux, toutes approches physiques que l'on peut pratiquer comme une méditation en mouvement.

 

Une méditation en mouvement?

 

Oui, on apprend à exécuter les mouvements physiques en prêtant de plus en plus d'attention au fonctionnement de notre conscience. On s'exerce aussi à tenir bon pendant les moments où l'exercice devient physiquement dur, et à utiliser ces moments pour descendre dans des états de conscience de plus en plus profonds. Le yoga peut être extrêmement difficile. Pour pouvoir tenir une posture ardue, il faut apprendre à supporter l'inconfort, et pour cela élargir son esprit et maintenir son équanimité face aux sensations intolérables. Cela ressemble beaucoup aux progrès que l'on fait avec la méditation. De même avec un art martial extrêmement puissant que je pratique, le jiu-jitsu brésilien. Il vous pousse à la limite absolue de l'endurance physique ; et vous met constamment en situation d'être étranglé par quelqu'un de plus fort que vous. Il existe peu de choses dans la vie qui dissipent autant les illusions que l'on peut se faire à propos de soi-même. C'est une des plus puissantes méthodes d'annihilation de l'ego."

Propos recueillis par Ursula Gauthier