La voie spirituelle est-elle une voie de détachement ?

Faut-il renconcer à nouer des liens avec ceux que nous aimons pour être éveillé ?

Peut-on mener une vie spirituelle si on est père, mère ou faut-il être moine ou renonçant ?

Je livre à votre réflexion ce texte de Tim Freke, que je trouve interessant.

jlr

 

Tim-Freke-Credit-John-Day

Tim Freke

 

"Nombre de traditions spirituelles nous intiment de nous défaire de tout attachement pour accéder à l'éveil. J'ai essayé pendant des années, mais quelque chose en moi résistait à cette idée. Je pensais alors que mon ego persistait à essayer de m'empêcher de réussir. Aujourd'hui, j'estime que c'est juste la voix de la sagesse qui me disait de ne pas renoncer à quelque chose qui fait partie intégrante de mon humanité.

Les personnes férues de spiritualité sont si souvent convaincues que l'attachement est à bannir que j'avais fini par penser qu'elles devaient avoir raison. Et puis, un jour, je suis devenu père et tout a changé pour moi. Lorsque j'ai pris ma petite fille dans mes bras pour la première fois, j'ai compris que j'étais attaché à elle pour la vie et que je ne lâcherais jamais. Je voulais m'attacher à ce petit bout. Je voulais que nos liens soient si forts que rien ni personne ne puisse les détruire.

À cet instant précis, j'ai compris à quel point l'attachement pouvait faire souffrir, car il n'est pas d'amour sans peur. Je savais que, si quoi que ce soit arrivait à ce bébé, je ne m'en remettrais pas. Pourtant, j'étais prêt à prendre le risque. Je n'avais pas le choix. C'était mon cœur qui parlait.

J'ai alors décidé de me mettre en quête d'une nouvelle manière d'aborder la spiritualité, d'une approche qui ferait honneur à l'émouvante beauté de la vie de chacun au lieu de la considérer comme un obstacle spirituel. Je voulais qu'elle soit paralogique et qu'elle admette que l'on pouvait à la fois s'éveiller au moi profond et célébrer son humanité naturelle.

Je pense que ce sont nos attachements personnels qui donnent du sens et de la chaleur à notre existence. Il est tout simplement absurde de penser que l'absence d'attachement est gage de spiritualité. C'est le genre d'idée qui ne saurait germer que dans le cerveau d'un ermite ou d'un moine ... Surprise : c'est toujours le cas.

Une fois encore, il me suffit de me demander ce que je souhaite ensei­gner à mes enfants pour prendre pleinement conscience du ridicule de la chose. Quand ma petite fille me dit : « Je t'aime, papa», devrais-­je lui répondre : « C'est gentil, mais il ne faut pas que tu t'attaches à moi» ? Ça m'étonnerait ! Je veux qu'elle soit attachée à moi et vice­versa. C'est ce qui arrive quand on s'aime.

L'attachement est quelque chose de naturel et de souhaitable, c'est évident. C'est le signe que j'aime suffisamment quelqu'un pour prendre des risques. Que je suis prêt à souffrir si nécessaire. Et ça n'a rien de stupide. C'est plutôt une réponse héroïque aux défis que nous lance l'amour.

Lorsque je suis profondément éveillé, cette perspective ne me fait pas peur parce que je suis conscient de mes attachements humains et de mon moi profond qui, lui, ne connaît pas l'attachement. Je vois bien que je n'ai nul besoin de me débarrasser de toute forme d'atta­chement puisqu’essentiellement je n'en ai pas. Le moi profond est entièrement libre. C'est grâce à la liberté de ma nature essentielle que je peux me défaire de mes attachements quand c'est nécessaire ... et m'en créer de nouveaux.

En état d'éveil profond, je me sens tout à la fois libéré des liens forgés par mon individualité et volontairement attaché par ceux de l'amour. Je suis capable d'affronter la peur, qui est le corollaire de mes attachements personnels, parce que je me sais libre. J'ose aimer."

Tim Frèke, Eveillez-vous, Ed. La Martinière