Un livre qui vient de sortir et qui contient de belles pages sur l'émerveillement et le regard de l'enfance.

jlr

cannone

 

"On a souvent associé, à juste titre, l'émerveillement au regard d'enfance. Dans Le Peintre de la vie moderne, Baudelaire note - et la déclaration, pour être bien connue, ne va pourtant pas de soi - que « le génie n'est que l'enfance retrouvée à volonté ». Je ne crois pas qu'il associe ici l'enfance à l'ingénuité, ni même à une posture « originelle » ou à un paradis perdu. L'incite à rapprocher l'artiste de l'enfant ce qu'il nomme la curiosité devant un réel où tout paraît neuf ( « L'enfant voit tout en nouveauté; il est toujours ivre»), curiosité qui est fraîcheur du regard chez celui pour qui « aucun aspect de la vie n'est émoussé » : « C'est à cette curiosité profonde et joyeuse qu'il faut attribuer l'œil fixe et animalement extatique des enfants devant le nouveau, quel qu'il soit, visage ou paysage, lumière, dorure, couleurs, étoffes chatoyantes, enchantement de la beauté embellie par la toilettes. » Chez le poète, nulle admiration bêtifiante devant on ne sait quelle puérile innocence : l'enfant est doté, comme l'artiste, d'un« génie» (c'est-à-dire d'une disposition forte et fructueuse) qui ouvre le regard - autrement dit, qui se marque par la capacité de s'émerveiller.

C'est aussi cette association de la jeunesse et de l'émerveillement qui fait redouter au jeune Aragon (il a alors vingt-six ans, comme il l'annonce au début du Paysan de Paris) de perdre, tôt ou tard, sa réceptivité: « Aurai-je longtemps le sentiment du merveilleux quotidien? Je le vois qui se perd dans chaque homme qui avance dans sa propre vie, comme dans un chemin de mieux en mieux pavé, qui avance dans l'habitude du monde avec une aisance croissante ... »

Si pour l'enfant ou le jeune homme aucun aspect de la vie n'est émoussé, c'est qu'habitant pleinement l'instant, il découvre tout, que rien ne lui est « familier ». Cependant chacun peut, au prix d'une sorte de discipline qui conduit à la concentration, réussir à « défamiliariser » le réel, à le voir « en nouveauté », et ainsi devient-il l'émerveillé - le néologisme est nécessaire pour désigner celui qui est saisi momentanément par cette émotion (momentanément, sinon il s'agit du ravi de la crèche). Parfois, devant le paysage ou l'amoureux, l'émerveillé se souvient d'avoir déjà éprouvé un sentiment ressemblant à celui qui l'affecte aujourd'hui - il a déjà joui d'un paysage, il a déjà été amoureux : mais si sa capacité à s'émerveiller est intacte, il ne percevra que la nouveauté absolue du présent." B. Cannone

 

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