Nous venons d'éditer aux éditions Almora un livre sur le philosophe indien Shankara, écrit par Michel Hulin.

Shankara est un des plus grands philosophes indiens, le Platon de l'Inde si l'on veut.

Ce livre est la référence incontournable pour ceux qui s'intéressent à la pensée de l'Inde, à la philosophie, et à l'advaita vedanta.

Il est écrit par Michel Hulin, le plus grand spécialiste français de Shankara.

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Extraits

" Le sujet humain qui, en droit, coïncide avec la réalité ultime se perçoit comme une entité à tous égards limitée, contingente, dépendante du cours du monde et exposée à la souffrance. Pour rendre compte de cette situation, Śaṅkara a recours à une théorie dite de la « surimposition » (adhyāsa). Sous l’empire de la nescience, le Soi unique, identique au brahman, s’agrège, se surimpose toutes sortes de déterminations étrangères ou « conditions limitantes extrinsèques » (upādhi), souvent appelées simplement « noms et formes » (nāma-rūpa) qui le démultiplient et le particularisent illusoirement.

Il en résulte une myriade de vivants individuels, tous pourvus d’un « corps propre » formé d’une hiérarchie d’organes de sensation et d’action travaillant en synergie. Ces répliques « en miniature » du brahman, toutes ainsi plongées dans le monde phénoménal, sont soumises, quoique de manière  infiniment variée, à ses vicissitudes. Chacune se croit unique en son genre, mais leur distinction mutuelle est superficielle dans la mesure où elle ne repose que sur la diversité des conditions limitantes extrinsèques, alors que le principe de la pensée – qui n’est pas un genre, un universel mais un existant concret – est unique et indivisible, donc intégralement présent en chacune. Dans la mesure, cependant, où tel ou tel de ces vivants individuels vient à prendre conscience de sa condition aliénée et, guidé par un guru, en découvre le « chiffre » dans la Révélation védique, la voie de la délivrance, c’est-à-dire de l’arrachement au monde de la différence, s’ouvre devant lui. Elle exige au départ un renoncement radical, un détachement absolu vis-à-vis de tous les buts mondains (au nombre desquels seront comptés les rites ou les actes simplement conformes à l’ordre moral du monde ou dharma), cela en fonction du postulat que toute visée autre que celle de la délivrance est obligatoirement inspirée par l’amour égocentrique de soi et donc par l’ignorance métaphysique.

Le  parcours spirituel se déroule ainsi en quatre étapes principales : l’écoute attentive (śravaṇa) de la Parole védique telle que transmise par un guru ; l’effort de réflexion (manana) indispensable pour la comprendre dans toutes ses implications ; la rumination mentale (nididhyāsana) des « Grandes Paroles » (mahāvākya) en lesquelles elle culmine ; enfin la concentration (samādhi) sur le brahman, réputée déboucher sur une saisie intuitive de la non-dualité et un arrachement définitif à la transmigration. Dans l’intervalle entre cet éveil et la mort, plus ou moins prochaine mais de toute manière destinée à être la dernière, règne un état paradoxal de « délivrance en cette vie même » (jīvan-mukti) : le sage demeure, le temps que s’épuise son « karman* entamé », toujours physiquement enfermé dans les limites générales de la condition humaine et dans ses limites individuelles propres, mais il ne les ressent plus comme telles."

Michel Hulin