Dans un livre ancien (1997) et épuisé, j'ai trouvé cette histoire interessante.

Nous ne voyons pas ce qui est pourtant évident - notre vraie nature - qui est pourtant pile sous nos yeux. Il nous faut regarder différemment, dans une autre direction : vers la source du regard.

jlr

 

diamant

 

"La première difficulté tient à ce que la réalité recherch­ée (l’essence, ce que nous sommes, l’éveil) se présente sous une forme à laquelle on ne s'at­tend pas. Il arrive même que nous ne voyions qu'elle, mais sans réaliser qu'il s'agit de ce que nous recherchons.

Une petite histoire venue du Moyen-Orient illustre tout à fait ce point : Nasrudin est devenu contreban­dier. Tous les jours, on le voit traverser la frontière avec ses ânes chargés de marchandises. Et tous les jours, les douaniers fouillent avec acharnement tout son charge­ment, mais sans jamais rien trouver qui présente une quelconque valeur. Pourtant, ils savent bien que Nasrudin fait de la contrebande. Chaque fois, bredouilles et exaspérés, ils doivent le laisser passez, fait, ce que recherchent les douaniers, ils l'ont sous yeux : ce sont des ânes que Nasrudin passe en contrebande!

Il arrive aussi qu'il ne nous vienne pas à l'idée de regarder dans une certaine direction, car nous sommes habitués -conditionnés - à ne regarder que dans les directions familières. Cela s'applique également à l'essence. La perceptivité doit être approfondie et affinée. Mais même ainsi, l'es­sence peut ne pas être reconnue, la personne ignorant qu'il existe une telle chose ; ou bien on peut la confondre avec autre chose.

Notre vraie nature, l'essence, est comme les ânes de Nasrudin. Ceux qui ne savent pas recon­naître l'essence l'imaginent généralement comme une réalité ou force mystérieuse. Mais elle n'est mysté­rieuse que pour ceux à qui elle reste étrangère. Pour celui qui sait, c'est une présence très nette et très définie, tout comme la présence des ânes. Pour celui­-là, ce n'est même pas une présence subtile. Elle n'est subtile que pour ceux dont l'attention est ordinairement séduite et attirée par les types d'expérience usuels - pensées, émotions et sensations - ou par le mouvement physique dans le corps. L'esprit, dans son état ordinaire, est empli de toutes sortes de choses de nature grossière, si on les compare à l'essence. Lorsque l'esprit est vidé de son contenu habituel, nous pouvons voir que l'essence est une présence aussi nette et définie qu'une étoile qui brille dans le ciel par une belle nuit sans nuages.

Celui qui a réalisé l'essence ne la ressent pas une fois de temps en temps, comme quelque chose de spécial et d'unique. Cela, c'est ce qui se passe pour la personne ordinaire, dans les circonstances propices ; mais pour l'être réalisé, il n'en est ainsi qu'au début. Avec le temps, l'essence devient une présence permanente et immuable à laquelle il s’identifie peu à peu, y reconnaissant sa nature et son identité véritables. Elle devient l'ordinaire de cet être, à chaque minute de sa vie. La plénitude de l'essence est alors présente en permanence, et constitue le centre et la source de sa vie et de ses actes."

A.H. Almaas

mullahnasruddin