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Les grandes traditions spirituelles offrent des ressources immenses dans lesquelles il faut aller puiser, mais nous ne pouvons plus nous inscrire passivement dans une voie toute tracée. Il est inutile de chercher à copier des voies anciennes, à singer des pratiques du passé. Nous, modernes, sommes des autoditactes ; nous faisons notre miel des textes du christianisme, du bouddhisme, de l'advaita vedanta ou du taoïsme. Nous nous nourrissons de ces traditions mais nous n'obéissons à aucune ; nous écoutons les maitres anciens mais nous ne nous soumettons à aucune autorité sinon celle que notre expérience vient valider.

Certains pourraient trouver cela inefficace et contretraditionnel (pensons à Guénon et à son obsession de l'initiation en bonne et due forme). C'est pour moi au contraire l'expression de la liberté même de la Source ultime de toutes les traditions, qui trouve ainsi de nouvelles manières de s'exprimer dans le monde moderne.

Nous sommes des autoditactes, des hommes et des femmes libres, qui nous reconnectons, chacun à sa façon, à la Présence universelle, à l'Un.

C'est ce que Abdennour Bidar écrit aussi dans un de ses derniers livres.

Jlr

 

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"A chacun désormais d’inventer sa voie spirituelle, de façon non pas solitaire mais personnelle : à chacun de devenir son propre maître ; à chacun d’aider les autres à le faire.

Ceux qui se moquent de cet effort – fait par beaucoup de monde aujourd’hui – pour façonner sa propre spiritualité ont tort. Je me souviens d’en avoir fait bien rire certains par exemple, et de m’être fait condamner par les « gardiens du temple » lorsque j’ai écrit Self islam, où je racontais précisément comment j’en étais arrivé à construire mon propre rapport à l’islam. Était-ce la solution de facilité ? Est-ce vraiment du « spirituel à la carte » que de tracer son propre chemin ? Tout au contraire.

Ce qui est facile et paresseux, c’est de suivre comme hier et avant-hier des voies toutes tracées, par la tradition ou par tous ceux qui osent encore aujourd’hui se considérer comme des « guides religieux ». Qui les a faits rois ? Les dieux ? Non, bien sûr. Ils se sont de tout temps autoproclamés, ils se sont délivré leurs titres entre eux, et ils ont voulu devenir les chefs sur de grandes autoroutes spirituelles encombrées, dont ils gardent jalousement les péages, et sur lesquelles comme des bergers avides ils ont entassé des troupeaux de fidèles. Dans ce domaine comme ailleurs, rien de plus difficile en réalité que de sortir de ce type de sentiers battus. Rien de plus exigeant, de plus noble aussi et de plus digne de l’être humain que de tracer sa propre voie. Cette liberté est aussi redoutable qu’exaltante, notamment parce qu’en plus de requérir du courage il lui faut éviter deux risques majeurs : l’ignorance et l’individualisme. L’autodidacte spirituel aura à s’en prémunir, faute de quoi son effort de construire son propre chemin n’aboutira nulle part. Contre les périls de l’ignorance qui le feraient avancer à l’aveuglette et se perdre en prenant des vessies pour des lanternes, il lui faudra se constituer une culture suffisante – à lui, on le répète, de la chercher où il veut.

Quant au risque de l’individualisme, il est aussi celui de la solitude. S’il vaut mieux être seul que mal accompagné, et donc éviter les gourous, il s’agira pourtant comme dans toute aventure humaine de trouver des compagnons de route pour former avec eux ce que j’ai appelé plus haut une nouvelle sociabilité spirituelle sans frontières ni hiérarchie : non plus donc une communauté religieuse fermée sur elle-même, ni un yoga avec des gourous qui commandent, mais une Société d’Amis Tisserands la plus ouverte possible (sans les barrières anciennes entre croyants, agnostiques et athées), « une communauté de recherche, d’entraide de soutien spirituel », une société constituée d’égaux, de maîtres-élèves sans maître tout court, de pairs avec lesquels on médite, on dialogue et on apprend.

Abdennour Bidar, Les tisserands