Un peu de pub pour mon dernier livre : Peut-on vivre au présent ?, Et un extrait :

 

josé

 

 

"D'après le calendrier, nous avons un âge ; une date de naissance est inscrite sur notre carte d’identité. Il ne fait aucun doute, semble-t-il, que nous sommes une femme de 30 ans ou un homme de 53 ans. Cette certitude est centrale dans notre existence ; elle structure les étapes de notre vie mais elle est aussi source de grande angoisse car tout ce qui a un âge doit périr. Etre né signifie aussi devoir mourir ; les bougies sur le gâteau ne nous le rappellent que trop.

Mais avons-nous réellement un âge ?

Pour connaitre les années écoulées depuis notre naissance, il nous faut calculer la différence entre celle que nous vivons actuellement et celle de notre naissance. Rien dans l’expérience d’être soi ne nous renseigne sur un âge. Que la durée de notre vie se découvre par un calcul et non par un vécu est significatif du fait que l’âge est davantage une donnée administrative que réelle. Après tout, dans de nombreux pays où l’état civil est défaillant, nul ne peut précisément se donner un âge, à cinq ans près. Certes mais – me direz-vous ! –  ne pas connaître son âge ne veut pas dire qu’on n’en a pas !

Je me souviens avoir entendu mon père vers ses 60 ans me dire – lui qui pourtant ne s’intéressait pas le moins du monde à la spiritualité –  qu’il n’avait pas du tout l’impression d’avoir 60 ans[1]. Nous faisons en effet parfois l’expérience de ne pas avoir du tout l’âge que l’état civil prétend nous attribuer. Pourquoi ? Parce que l’expérience d’être soi, comme je le disais, ne comporte aucune notion d’un âge ou d’une durée.

Nos souvenirs nous montrent que celui qui a vécu ces moments et celui qui se les remémore maintenant sont un seul et même témoin, hors du temps.[2]

N’avons-nous pas le sentiment que celui que nous sommes vraiment, le cœur de notre être, le « Je suis » n’a pas changé au cours du temps, qu’il était là à 5 ans, à 10 ans, à 20 ans ou à 40 ? Ne sentons-nous pas que notre présence, notre être intime, notre « je » n’a pas du tout changé avec les années ? Tout le reste, par contre, a bien sûr évolué au cours de notre vie : notre corps, nos sentiments, nos opinions, notre caractère même s’est modifié mais le témoin de toutes ces mutations a-t-il vraiment changé ? Comme l’écrit Spinoza dans L'Ethique en 1677 : « Nous sentons et savons par expérience que nous sommes éternels (…) Nous sentons que l'existence de notre esprit ne peut être définie par le temps ou expliquée par la durée. »[3]

En effet le « je » demeure sans âge, immobile ; les années s’écoulent autour de lui comme l’eau du fleuve autour d’un arbre solidement enraciné dans son lit. Jean Klein écrivait fort justement : « Les modifications du corps et du mental à travers les quatre âges : enfance, adolescence, maturité, vieillesse, sont perçus par un connaisseur qui ne pourrait les observer s’il n’était pas lui-même immuable. »[4]



[1] Alain Finkelkraut sur un plateau de télévision en mars 2015 a fait cette confidence : « On ne sait pas l’âge qu’on a. Le jeune homme que j’étais, j’ai toujours l’impression que c’est moi. » Cette impression, présentée par l’écrivain comme une sorte d’incapacité à reconnaitre son véritable âge, me semble au contraire pointer vers une vérité : nous n’avons aucun âge, n’étant d’aucun temps.

[2] « Ce n’est donc pas un sentiment trompeur que celui qui affirme à chacun qu’il y a en lui un principe absolument impérissable et indestructible. La fraîcheur même et la vivacité des souvenirs du temps le plus lointain, de notre première enfance, est une preuve de l’existence en nous d’un principe qui ne suit pas le temps dans ses révolutions, mais qui, sans vieillir, subsiste à l’abri du changement. » Schopenhauer , Le monde comme volonté et comme représentation, traduction Burdeau.

[3]Spinoza, L’éthique, traduit par Armand Guérinot, Ed. Éditions Ivrea, 1993. Voir aussi le poème d’Apollinaire Sous le pont Mirabeau :

« Passent les jours et passent les semaines

            Ni temps passé

       Ni les amours reviennent

Sous le pont Mirabeau coule la Seine

 

     Vienne la nuit sonne l'heure

     Les jours s'en vont je demeure »

Le poète n’a-t-il pas ici l’intuition que par-delà le temps qui passe le « je » demeure immuable, comme un pont au-dessus du fleuve du temps ?

[4] Jean Klein, La joie sans objet, Éditions Almora.