Une video du petit Luiz qui refuse de manger un poulpe, et le commentaire de Matthieu Ricard.

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"Luiz : Ce poulpe… Ce n’est pas un vrai, non ?

Maman : Non.

L : Bon, c’est bien… Il ne parle pas, il n’a pas de tête, non ?

M. : Il n’a pas de tête. Ce ne sont que ses petites jambes que l’on a coupées.

L : Hein ? Mais… la tête est dans la mer ?

M : La tête est au marché aux poissons.

L [perplexe] : Le monsieur l’a coupée ? Comme ça ? [Luiz fait le mouvement de trancher quelque chose.]

M : Oui, il l’a coupée.

L : Pourquoi ?

M : Pour qu’on puisse le manger. Sinon, on devrait l’avaler tout entier.

L : Mais pourquoi ?

M : Pour pouvoir le manger, mon amour. De même qu’une vache est coupée en morceaux, qu’un poulet est coupé en morceaux…

L : Hein ? Un poulet ? Non, personne ne mange les poulets !

M : Personne ne mange les poulets ?

L : Non… Ce sont des animaux !

M : Vraiment ?

L : Oui !

M : Allez… alors on mange les gnocchis et les pommes de terre.

L : Heu… Seulement les pommes de terre et le riz.

M : D’accord…

L : Les poulpes sont des animaux…

M : Oui.

L : Les poissons sont des animaux… Les poulets sont des animaux… Les vaches sont des animaux… Les porcs sont des animaux…

M : Oui.

L : Alors ! Quand on mange les animaux, ils meurent !

M : Ben… oui.

L : Mais pourquoi ?

M : Pour qu’on puisse les manger, mon amour.

L : Mais pourquoi doivent-ils mourir ?… Je n’aime pas qu’ils meurent… J’aime qu’ils restent debout.

M : Très bien. Donc, on ne va plus les manger, d’accord ?

L : D’accord !…. Ces animaux… il faut prendre soin d’eux… pas les manger !

M : [Silence, puis elle rit tendrement.] Tu as raison, mon fils. Alors, mange les pommes de terre et le riz.

L : Très bien… Pourquoi tu pleures ?

M : Je ne pleure pas… C’est que tu m’as émue…

L : J’ai fait quelque chose de bien ?

M : [Elle rit tout en pleurant.] Allez, mange. Pas besoin de manger le poulpe, d’accord ?

L : D’accord !"

 

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"En 2 minutes et 40 secondes, sur une vidéo qui a été regardée par des millions de personnes, on voit Luiz poursuivre, sans se démonter, un raisonnement sans faille. La force de ses paroles tient au fait que personne au monde n’osera accuser un enfant de 3 ans d’être un extrémiste manipulé par une ligue de défense des animaux.

Mais faut-il que ce soit un enfant qui mette ainsi la vérité à nu ? La plupart des adultes sont-ils incapables de faire ce raisonnement ou l’ont-ils relégué dans un sombre débarras de leur mauvaise conscience ? Ou souffrent-ils d’un rétrécissement du champ visuel de leur compassion ?

« Je répugne à digérer des agonies », écrit Marguerite Yourcenar dans son roman L’Œuvre au noir. De nombreux enfants ne souhaitent pas manger de viande et sont choqués lorsqu’ils font soudain le rapprochement entre la viande qu’ils ont dans l’assiette et les animaux qu’ils côtoient et aiment dans la vie quotidienne. Mais leurs parents insistent, prétextant que c’est bon pour leur santé. Ce n’est qu’au terme de la discussion que la mère du petit Luiz fond en larmes, émue par la justesse de son raisonnement qui voit les choses telles qu’elles sont.

Une amie me raconta qu’une petite fille qui assistait à l’égorgement du cochon bien aimé de la famille, voyant qu’il saignait après le premier coup de couteau porté par son père, s’exclama : « Papa, Papa, appelle Maman pour qu’elle amène un pansement ! »

Jane Goodall, la primatologue et grande spécialiste des chimpanzés, me confia que le jour où son petit-neveu, âgé de 5 ans, apprit d’où venait la viande de poulet, il décida sans hésiter qu’il n’en mangerait plus. Ce fut le dernier. Puis, un jour qu’il visitait un aquarium, il déclara : « Je ne vais plus manger ces jolis poissons. » Poursuivant sa visite vers une partie de l’aquarium où se trouvaient des poissons moins chamarrés, il les observa un long moment avant de conclure : « Tu sais, en fait, je ne vais plus manger aucun poisson. »

Mais souvent, les parents ont gain de cause et les enfants s’habituent. On s’habitue à tout. La banalisation de la cruauté, la désensibilisation face à la souffrance d’autrui, la distanciation qui soustrait l’individu au spectacle des souffrances dont il est la cause directe ou indirecte et la dissociation morale entre certaines activités nuisibles et le reste de notre existence permettent aux hommes de perpétrer ce que leur conscience réprouve sans pour autant se détester eux-mêmes."

 

Matthieur Ricard, Playdoyer pour les animaux.