On m’a parfois fait remarquer que Emmanuel Lévinas et Douglas Harding soutenaient des philosophies très proches. Tous les deux en effet soulignent l’importance du visage et en font même le cœur de leur philosophie. Mais ce rapprochement est arbitraire car en fait, à mon avis, ils développent des approches très différentes voire opposées.

Pour Lévinas, le visage de l’autre est ce qui me permet d’accéder à l’absolu.

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Autrui est d'abord un visage, mais pas un visage qu’on peut regarder comme un objet ; ce visage est un signe vers Dieu, vers l’absolu. Le Visage porte avec lui une parole morale, un commandement. Quand je regarde une personne, je ne vois pas ses yeux mais je suis transporté dans un au-delà qui me révèle l'idée d'infini que je ne peux trouver en moi-même.

Levinas

La perception du visage de l’autre est pour Lévinas la base de l’éthique. Le visage d’autrui m’interdit de le tuer.

« Emmanuel Lévinas- Le « Tu ne tueras point » est la première parole du visage. Or c’est un ordre. Il y a dans l’apparition du visage un commandement, comme si un m aître me parlait. Pourtant, en même temps, le visage d’autrui est dénué : c’est le pauvre pour lequel je peux tout et à qui je dois tout. Et moi, qui que je sois, mais en tant que « première personne », je suis celui qui se trouve des ressources pour « répondre » à l’appel. »

 « Emmanuel Lévinas : le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. En ce sens, on peut dire que le visage n’est pas « vu ». Il est ce qui ne peut devenir un contenu, que votre pensée embrasserait : il est l’incontournable, il vous mène au-delà. »

Ainsi pour Lévinas, paradoxalement, on ne voit pas vraiment un visage particulier, celui de Marie ou de Jean, on lit dans le visage un signe vers autre chose que lui, vers Dieu :

« Emmanuel Lévinas : Je pense plutôt que l'accès au visage est d'emblée éthique. C'est lorsque vous voyez un nez, des yeux, un front, un menton, et que vous pouvez les décrire, que vous vous tournez vers autrui comme vers un objet. La meilleure manière de rencontrer autrui, c'est de ne pas même remarquer la couleur de ses yeux! »

 Donc pour Lévinas, c’est en interprétant le visage de l’autre comme une parole divine que je découvre l’absolu (Dieu) sous la forme de l’éthique.

Pour Harding aussi, le visage joue un rôle essentiel pour l’accès à l’absolu et à l’éthique mais de manière radicalement opposée.

En effet, pour Douglas Harding, c’est au contraire en voyant l’absence de mon propre visage que j’accède à l’absolu. Je ne suis pas dans une relation de face à face avec autrui, mais j’accueille son visage à partir d’une ouverture infinie et vide que je trouve au-dessus de mes épaules. Ici, de mon côté, je ne trouve aucun visage mais l’espace conscient ; ici de mon côté il n’y a pas d’individu mais l’absolu lui-même en tant que Rien-Infini.

Et c’est à partir de cet espace que le visage d’autrui est perçu. Ainsi le visage d’autrui peut  vraiment être vu dans sa singularité, avec sa couleur d’yeux, les rides de sa peau, etc., contrairement à ce que dit Lévinas.

Ainsi chez Lévinas comme chez Harding, il y a une relation asymétrique :

Pour Lévinas, autrui m’oblige et m’arrache à mon égoïsme. Il est l’infini et je suis un individu moralement obligé envers lui.

Pour Harding, je disparais en tant qu’individu pour devenir le Rien-Infini accueillant l’autre.

Je pense que le chemin de Harding est beaucoup plus efficace que celui de Lévinas car tout le monde sait bien que voir le visage d’autrui n’a pas empêché le meurtre et la violence dans le monde.

Par contre, s’éveiller à son absence de visage au-dessus des épaules ouvre en moi une possibilité d’amour infini ; l’amour c’est au moins déjà l’accueil, l’hospitalité ; dans l’éveil à la vacuité, je découvre une hospitalité radicale : je suis pure ouverture à l’autre. C’est certainement le terrain sur lequel l’amour peut fleurir.

D’autre part, ce chemin est plus efficace parce qu’il est vrai : c'est ainsi que la relation avec autrui est structurée :

O (de mon côté) + 1 (de ton coté) = Un.

Jamais Lévinas ne remet en doute l’existence de l’individu que je crois être dans la relation ; on ne sort finalement jamais de la dualité  pour Lévinas : la relation MOI-TOI devient la relation MOI-DIEU (cela fait deux).

Et enfin, le dieu que découvre Lévinas est celui de la Thorah, celui qui commande et ordonne. L’infini que je découvre ici n’ordonne rien ; il aime.

jlr