Dans la conférence que j'ai mise en ligne hier, j'évoque rapidement le lien entre maitre Eckhart et la bouddhisme zen. Voici un premier texte de D.T. Suzuki sur ce rapprochement

 

susuki

     " Selon Maître Eckart, "l'oeil avec lequel je vois Dieu est le même que celui avec lequel Dieu me voit". Tel est, à peu près, l'oeil de la sagesse (Prajna-chakshu). L'oeil de la sagesse n'a pas pour objet de vision une réalité particulière. Lorsqu'il voit quelque chose, cette chose n'est autre que lui-même. L'oeil de la sagesse se voit lui-même comme s'il ne voyait rien, car, pour lui, voir est ne pas voir et ne pas voir c'est voir. Eckart dit : "Mon oeil et l'oeil de Dieu sont un oeil, une vision et un amour". 

Dans le monde de la discrimination, l'acte de voir entraîne le dualisme du voyant et de l'objet vu : l'un est distinct et séparé de l'autre. Sans ce dualisme, voir n'est plus possible dans le monde des opposés, du sens et de l'intellect.

Mais ce n'est pas ici le chemin de l'Illumination parfaite qui relève du monde de non-discrimination où seul demeure l'Absolu, l'Unique.  L'ouverture de l'oeil de la sagesse correspond à la rencontre avec cet absolu, "où mon oeil et l'oeil de Dieu ne font qu'un". Ici voir est ne pas voir. On peut distinguer mon oeil de celui de Dieu. Néanmoins, il n'y a pas de distinction car ils sont un oeil. Cet "oeil absolu" est sans couleur et, de ce fait, il les discerne toutes. Si mon oeil discerne les couleurs, il doit être lui-même libre de toute couleur."

Daisetz T. Suzuki  in  L'Essence du Bouddhisme note de bas de page 94 et 95, Edition Le Cercle du Livre 1955

C'est exactement ce que disait Douglas Harding : l'oeil qui voit n'est pas un oeil humain mais l'oeil de l'absolu, l'oeil de la sagesse. Ce n'est pas l'individu qui regarde en nous, mais un Mystère, une Ouverture non-duelle, une vision au-delà du sujet et de l'objet.

jlr