Nous éditons ce mois ci chez Almora deux traductions du sanskrit de David Dubois ; deux textes classiques et incontournables pour qui s'intéresse à la spiritualité:

Le yoga Vasishta et le Vijnana Bhairava

David a déjà publié trois livres chez Almora (Abhinavagupta, Introduction au tantra, Guide de la spiritualité).

Un grand merci à David pour ses magnifiques traductions, ses introductions et ses notes éclairantes !

 

 

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Le Yoga selon Vasiṣtha est un immense poème de plus de 28 000 versets – plusieurs fois la Bible – rédigé en Inde au IXe siècle dans la langue parfaite, le sanskrit. 

Bien que connu et vénéré en Inde par tous les sages, bien que traduit en persan et source des Mille et une nuits, ce texte-univers, insolite reste quasi inconnu. Un moine indien l’a condensé en moins de deux mille versets. C’est ce bijou de spiritualité radicale et humaniste que nous offrons, pour la première fois, au public francophone. 
Ses lecteurs, anciens comme modernes, ont cherché à rattacher ces Mille et une nuits philosophiques à une école, voire une religion. Ce fut en vain. Il est clair que ce poème est inclassable, même s’il véhicule un message non-dualiste : le monde, nos terreurs et nos idoles sont faits de l’étoffe des songes. En vérité, le monde est l’Immense (brahman), le mystère ineffable, le Bien par-delà bien et mal, et notre Soi, notre vraie nature. 
Le but de cette thérapie est de réveiller la conscience, de lui faire reconnaître sa liberté de toujours, afin qu’elle jouisse pleinement de ses pouvoirs, au lieu d’en souffrir. Le tout est constitué d’histoires et de contes riches d’enseignements de sagesse et de méditation. Un texte magistral enfin traduit, une clef indispensable pour entrer dans la sagesse orientale !
Extrait de la préface au Yoga selon Vasishta

"En dépit de l'apparence baroque du texte, il propose bien une démarche ordonnée, à la manière d'une thérapie scientifique.

Le diagnostic commence par la description des symptômes de la bouche même du malade, en l'occurrence le prince Rāma, jeune adolescent promis à un brillant avenir. Au retour d'un voyage, il souffre de ce mal-être diffus (duḥkha) si difficile à décrire, mais qui se traduit physiquement par un manque de goût à la vie.

A cette débandade, le médecin appelé au chevet - le chapelain Vasiṣṭha - riposte d'abord en invitant le malade à prendre courage (dhairya) et à ne compter que sur ses efforts (pauruṣa), ses expériences et sur sa raison. Le destin (daiva) est l'excuse des lâches. Ni Dieu, ni aucune religion, ni aucun gourou ne peuvent nous sauver. Chacun est à lui-même son propre ami ou son propre ennemi.

Le moyen principal pour se guérir du mal-être est la réflexion (vicāra) qui consiste à s'interroger en allant jusqu'au bout de l'enquête : Qui suis-je ? Qu'est-ce que le monde ? Quelle est sa cause ?

Ainsi, l'esprit (manas) est le moyen de guérir de l'esprit, cette folie qui passe inaperçue. En effet, l'esprit est l'imagination (saṃkalpa), ce pouvoir qui nous construit et construit les mondes. Mais par l'examen rationnel de l'imagination, on peut s'en délivrer, s'éveiller du rêve et revenir à soi, à notre vraie nature, qui n'est ni physique, ni mentale.

Ce qui empêche l'homme d'être libre de l'imagination, c'est, en plus du manque de jugement, les habitudes (vāsanā). Ces plis du délire expliquent l'impression de solidité et de réalité que nous procurent les constructions imaginaires. Par la réflexion, il s'agit de prendre conscience de leur vraie nature - ou plutôt de leur absence de nature - de leur caractère illusoire, pareil à un mirage. Le charme de l'imagination s'évanouit alors. C'est la mort de l'esprit, l'oubli de toutes choses, et le début de la guérison.

Une fois que l'on est certain que le monde et les êtres ne sont que des songes sans fondement, on atteint le vrai détachement (vairāgya), bien différent de la mélancolie qui frappe régulièrement l'homme naïf. Ce lâcher-prise découle, en effet, de la connaissance du réel (tattva-jñāna) acquise par la réflexion. Le renoncement (tyāga) total procure une paix totale, jusque dans la vie quotidienne.

C'est la liberté en cette vie (jīvan-mukti), état indicible dans lequel l'esprit est mort, pour laisser place à la transparence (sattva) d'une imagination sublimée, dépouillée, en accord avec le réel, et non plus source de fièvre. Invisible de l'extérieur, elle est vécue comme océan de paix (śānti) et de fraîcheur intérieure (antaḥ-śītalatā). L'homme, présent à tout mais ne s'arrêtant plus à rien, est libre. Par-delà toute sensation, expérience, image ou idée, il est libre, identique à ce qu'il avait toujours été : l'espace de la conscience (cid-ākāśa), mer de bien-être par-delà tous les opposés. La conscience-monde est guérie de sa folie, comme on s'éveille d'un rêve."

David Dubois

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Le Vijnâna Bhairava Tantra ou " Tantra de la Reconnaissance " est le manuel de méditation le plus riche et original de l′Asie. Il s′agit d′un véritable catalogue de méthodes et d′expériences spirituelles à explorer à tous les âges de la vie et en toutes circonstances. 

On y retrouve des " classiques " de la méditation comme l′écoute de la respiration. Mais aussi des invitations à reconnaître notre vraie nature transparente et bienheureuse dans des circonstances étonnantes, voire anti-spirituelles : colère, surprise, égoïsme, éternuement, bâillement, panique et autres situations de stress extrême. 
De plus, alors que le tantra se limite d′ordinaire à des rituels plus ou moins exotiques, le Vijnâna Bhairava ne s′appuie pas sur ces pratiques ; le véritable message des tantras est l′expérience intérieure de notre vraie nature qui est conscience souveraine, sereine, joueuse et indomptable.
Ce livre sans équivalent est ici traduit directement du sanskrit (et non pas comme trop souvent de l′anglais) et accompagné de plusieurs textes inédits : deux commentaires sanskrits anciens et divers manuels et recueils traditionnels d′instructions pour méditer partout et toujours - La Perfection non-duelle, Le Bouquet de l′éveil à soi, Le Miroir de la liberté, et autres poème initiatiques porteurs du même parfum de liberté sauvage.
Extrait du Vijnan Bhairava traduit par David Dubois.

"On doit ressentir le ciel entier comme étant résorbé

Dans la tête, (celle-ci) étant ressentie

Comme Bhairava.

Alors, tout (cet espace) s’absorbe entièrement

Dans l’être, dans l’éclat

Qui est le visage (même) de Bhairava.

 

Explication

On dit que l’étymologie de liṅga[1]

Est"ce qui résorbe  (tout)".

On doit donc résorber l’espace

Dans le Cœur et dans l’Ouverture vers l’Immense,

Le suprême royaume.

Ce (royaume) est lui-même débordant des phénomènes

Qu’il a émit (à l’extérieur semble-t-il,

Mais) qu’il contient (en réalité) en lui-même.

Alors, en engloutissant (même) ce reliquat de l’éclat

Des phénomènes qui engendrent

L’illusion de la séparation,

(Ce royaume) assume la forme (même) des ténèbres,

Noir (comme une nuit sans lune)

Car il résorbe (absolument) tout.

 

Selon cette démarche (enseignée par Abhinavagupta) dans le Libre commentaire au tantra de la victoire de la déesse à la guirlande, (on doit résorber) le monde entier dans la tête, dans le visage, ce que l’on appelle"Cœur"et"Ouverture vers l’Immense".

"Le ciel", c’est l’espace ou bien les ténèbres, pleins à raz-bord de tous les phénomènes qu’ils enveloppent en leur sein. On doit méditer ce (ciel) comme espace et comme temps (à la fois) car il est ce qui résorbe tout.

Suite à cette (méditation), on s’absorbe entièrement dans l’être de la Lumière consciente, le visage (même) de Bhairava. En méditant que tout est fait de ces ténèbres ainsi définies, on obtient ce résultat extraordinaire d’être la Lumière consciente en sa transcendance."L’être de l’éclat"est la Lumière consciente dans laquelle le yogin doit entièrement s’absorber.

Cette (contemplation) relève de la méthode individuelle, (car) elle est activité mentale discursive et consiste, comme on l’a dit avant, à évoquer le vide.

 

Clair de lune

Quand on évoque que tout est"résorbé", dissous, c'est-à-dire que"tout cela - le bleu, le jaune et autres (phénomènes) est fait de Śiva", l'Immense se manifeste.



[1] Litt. " signe ", mais aussi phallus. Principal support du culte de Śiva.