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"Lorsqu’on est à la veille (à l’avant-veille, j’espère…) de quitter ce monde, il nous semble qu’il est temps, enfin, de le regarder, ce que l’on n’a pas fait jusqu’à présent, ou si peu. Le mouvement précipité de la vie empêchait toute évasion de l’esprit hors de la prison des projets à court terme : une chose à faire, encore une autre chose à faire, une chose à dire, encore une autre chose à dire, et ainsi s’écoulait la journée. Pour voir sans subjuguer, arraisonner, réduire, mais en laissant libre et laissant être, il eût fallu une autre liberté que celle qui s’emprisonne elle-même dans l’attente toujours de ce qui sera : une liberté à l’égard de soi-même, de ses motivations, de ses espoirs, la liberté du détachement et de l’accueil.

Le corrélat d’une telle liberté n’est plus l’objet-ustensile qui vaut par son sens et sa fonction dans un système de moyens et de fins, ni l’objet-phénomène de la perception savante, analysé et recomposé, vidé de toute opacité, et expliqué, rendu intelligible comme élément d’un ensemble où les relations s’enchaînent à la satisfaction de l’intelligence. Non, le corrélat de la liberté sans sujet, de la liberté-accueil et ouverture, n’est autre que la chose en soi.

La chose en soi est inconnaissable, car la connaître, c’est, d’abord, la supprimer. « Qu’est cet arbre ? — Un néflier » — oui, un néflier ! ce n’est plus ce néflier. « Qu’est cette rondeur rougeoyante et énorme qui surgit entre les sapins ? — Le soleil » — oui, le soleil ! non ce soleil-ci, celui de ce matin. La science complique la perception commune : la chute du fruit mûr, le vol de l’oiseau deviennent des « trajectoires », et les lois, les principes, les schèmes, les catégories font de la chose un simple phénomène pour l’esprit. Elle est là pourtant, dans son absoluité, s’offrant à la naïveté du regard de celui qui ne suppute pas, ne banalise pas, ne connaît pas, mais contemple.

Je puis contempler le soleil lorsqu’il n’est encore qu’une tache ronde entre les arbres. Le paysan ne contemple pas : il se demande ce que ce soleil signifie pour le travail du jour. L’astronome ne contemple pas : il observe, c’est-à-dire qu’il analyse ce qu’il voit. Percevoir le soleil comme la cause de la génération, qu’on l’entende à la manière des Platoniciens ou des astrologues, n’est pas non plus le contempler. Qu’est-ce, alors, que contempler ? C’est ne pas aller au-delà de la chose même pour la réduire à ce qu’elle signifie, dans le cadre d’une interprétation, d’un projet ou d’une connaissance. (...)  Contempler, c’est refuser d’intervenir dans la vie du monde ; c’est laisser libre ce qui est au monde ; c’est se perdre dans l’admiration de ce monde, riche, au-delà du monde humain, de mondes innombrables.

Mais vous me demandez : qu’est-ce que contempler les choses en philosophe ? Pour moi, voici ce que cela signifie. Je vois ce qui m’entoure — ces arbres feuillus, ces prés en fleurs, ces vertes collines, avec toutes sortes d’animaux, domestiqués ou sauvages, d’ailleurs inoffensifs, bref ce qu’on appelle le « monde » — comme étant là pour rien, sans cause et sans but. « Sans cause » : j’entends sans cause explicative. Bien des conditions ont dû être remplies pour que le chèvrefeuille, le buisson-ardent, le lilas soient aussi fournis qu’ils le sont cette année, en feuilles et en fleurs. Appelons, si l’on veut, « cause » l’ensemble des conditions ou la dernière condition déclenchante. Je dirai que, si la cause produit l’effet, elle ne l’explique pas. L’odeur du chèvrefeuille n’est pas sans cause, soit ! elle n’en est pas moins un événement nouveau : dans la « cause », il n’y avait encore rien de tel que cette odeur lourde. Ce monde vient de naître, non pas sans cause conditionnante, mais pourtant né de rien. Et pour quelle fin, le monde ? Il existerait « en vain », dit Kant, serait « un désert inutile et sans but final », s’il n’y avait pas cet être merveilleusement raisonnable qu’est l’homme, lequel est donc, en tant qu’être moral (moral, ô combien !), la fin suprême de la nature. Si Kant avait eu un peu plus de bonne foi, il se fût borné à dire qu’il était chrétien, et qu’il voulait seulement, en tant que philosophe, faire en sorte de montrer que seul le christianisme avait réponse à tout. Mais je perçois, moi, le chèvrefeuille, le lilas, la rose, comme étant là pour rien — ni pour l’homme, ni pour les insectes, ni pour eux-mêmes, ni pour la beauté. Ce « pour » serait de trop. Ce serait une adjonction étrangère à la chose même. À ce qui est là et se montre, n’ajoutons rien : contemplons.

Toutefois, la pensée contemplative, si elle n’est pas une connaissance, est une pensée. Je pense ce monde comme n’ayant ni cause (explicative), ni fin (télos), ni modèle, ni fond caché, et, à chaque instant, comme venant de naître. Il n’y a pas d’arrière-monde, et le monde ne recèle aucun mystère. Il est lui-même le mystère. Ce mystère est si voyant qu’il faut l’homme pour ne pas le voir. Car l’homme ne voit que l’homme. Ce dont on se sert, que l’on connaît, que l’on domine, se montre à nous par le biais par lequel il nous donne prise, non en lui-même. Tel qu’en lui-même, il reste en retrait. Ce qui ne se donne qu’à la dépréoccupation, la préoccupation ne peut le rencontrer. Mais, homme, faisons abstraction de l’homme, de l’être préoccupé. Ne soyons plus qu’une pure et non intentionnelle pensée (une pensée qui n’est plus traversée d’intentions). Alors ce qui nous est le plus proche cesse de nous être lointain. Il y a : n’avoir pas de pensée pour cet « il y a », telle est la condition ordinaire de l’homme — car on ajoute toujours quelque chose pour dire ce qu’il y a. Le circuit de la subjectivité, qui arraisonne les choses, l’entreprise de la vie font obstacle à l’ouverture accueillante au il y a. Mais, comme l’âme, dans l’état mystique, s’oublie elle-même, oublions l’homme en nous, et, dans l’extase mondaine, laissons le mystère se livrer à nous, ne révélant toutefois que lui-même."

Marcel Conche, Vivre et philosopher.

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