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Voici ce que Ionesco dit de l'enfance dans son Journal en miettes

    "Tout était joie et tout était présence. Les saisons semblaient se déployer dans l'espace. Le monde était un décor, avec ses couleurs, tantôt sombres, tantôt claires, avec ses fleurs et son herbe, qui apparaissait, disparaissait, venant vers nous, s'éloignant de nous, se déroulant sous nos yeux, tandis que nous-mêmes restions à la même place, regardant passer le temps, nous-mêmes restant en dehors.(...) Le soleil, les étoiles tournaient autour de moi, qui demeurais immobile au centre de tout."

"L'enfance c'est le monde du miracle et du merveilleux : c'est comme si la création surgissait, lumineuse, de la nuit, toute neuve et toute fraîche, et tout étonnante. Il n'y a plus d'enfance à partir du moment où les choses ne sont plus étonnantes. […]. C'est bien cela le paradis, le monde du premier jour. Etre chassé de l'enfance, c'est être chassé du paradis, c'est être adulte"

Dans d'autres livres, il dit ce bonheur de l'enfance:

« Je ne puis partir d´un début, d´une aurore, d´une enfance, pour arriver à quelque chose d´autre, à une fin. D´ailleurs je ne le veux pas, d´ailleurs je ne le désire pas, d´ailleurs cela ne m´intéresse plus. Ce qui m´intéresse, c´est le germe. Voilà pourquoi je reviens toujours, en retournant sur mes pas, au commencement des commencements. [...] Pour moi, la sérénité n´appartient pas à la maturité. Pour moi, elle appartient à l´extrême jeunesse, à l´enfance. Acceptation avec joie de l´être de l´existence." Ionesco, Découvertes.


    L'état d'adulte, c'est quitter ce paradis de l'enfance, c'est l'exil :

    "Puis, tout d'un coup, il y eut comme un renversement; c'est comme si une force centrifuge m'avait projeté hors de mon immobilité, parmi les choses qui vont et viennent et qui s'en vont. Pire, c'est moi qui tout d'un coup eus le sentiment que les choses restaient et que je m'en éloignais. A quinze ans, seize, c'était fini, j'étais dans le temps, dans la fuite et dans le fini. Le présent avait disparu, il n'y eut plus pour moi qu'un passé et qu'un demain, un demain senti déjà comme un passé."

Mais Ionesco raconte dans son Journal en miettes que quelque fois il a su retrouver ce paradis et cet étonnement de l'enfance dans des expériences qui semblent être des expériences d'éveil.

    "Il me semblait que tout se vidait. (...) Ce n'était pas ce vide que nous ressentons habituellement, ce vide de lourdeur, si je puis m'exprimer de cette façon. Cette fois c'était une libération, les choses perdaient leur poids autour de moi. (...) Tout se laissait maintenant pénétrer par une lumière éclatante et prenant conscience, avec une joie illimitée, que tout est, je ne pouvais plus penser à autre chose qu'à cela, que tout est, que toutes les choses sont et, en prenant conscience qu'elles étaient, toutes les choses étaient, mais autrement, tout à fait autrement, dans une lumière de grâce, délicates, fragiles."

Je sais maintenant que ces moments de grace peuvent devenir le quotidien d'une vie, car ce que Ionesco a découvert c'est en réalité notre vraie nature, qui est toujours présente, mais recouverte par l'oubli. L'enfance est toujours en nous, ici et maintenant; cette lumière brille toujours; elle est ce que nous sommes.

jlr

 

Merci à Patrice Lajus pour ces extraits.