Nous publions aussi en avril un très beau livre

LE SPONTANÉ, Chants caryâ et bâul, par MUKHERJEE PRITHWINDRA

spontane

 

Chants Caryā et Bāul

Traduction du bengali, présentation, commentaires par Prithwindra Mukherjee

 

 Le livre

Ce livre est la réédition et la réunion de deux ouvrages Chants bâuls, les Fous de l'Absolu,  éd. Findakly/ Ministère de la Culture, 1985 et Chants Caryâ, , Le Calligraphe, Paris, 1981.

Prithwindra Mukherjee nous fait partager ici de magnifiques poèmes des Bauls du Bengale et des mystiques bouddhistes de l’Inde du moyen-âge. Ces chants célèbrent le spontané le sahaja qui est notre état naturel.

C’est Tagore qui le premier  a rendu les Bauls si célèbres. Mukherjee propose ici une collection de leurs textes parmi les plus anciens.

Les Bâuls, les fous en bengalî, sont des groupes de musiciens itinérants qui parcourent le Bengale, autrefois en bateau (bâulea), maintenant souvent en train, en chantant des chants religieux, et mendiant pour assurer leur subsistance.

Ce sont des hindous hétérodoxes qui ignorent le système des castes, les rituels de toutes sortes. Leur croyance est un syncrétisme indo-musulman, incorporant des aspects venant du soufisme et du bouddhisme et des pratiques issues du yoga et du tantrisme. Proches de la philosophie de Kabîr, ils refusent la séparation entre les communautés hindoues et musulmanes, la différence entre hommes et femmes.

 Au lieu de se fondre dans l'état inné de l'union avec la Conscience suprême - but de la plupart des quêtes mystiques orthodoxes en Inde - le chercheur Baul revient sans cesse vers la réalité corporelle en vue de transformer ses allures physiques et de diviniser le quotidien, afin de jouir du « multiple » en présence de l'Un, en communion constante avec Lui.

Les chants caryas sont des poèmes bouddhistes en bengali (vers le 9e siècle) qui célèbres tous la simplicité et l’inné (sahaja). On y trouve des textes de l’illustre maitre bouddhiste Saraha. Ces maîtres tantriques auront une influence profonde sur le Mahamoudra tibétain.

L’auteur

Prithwindra Mukherjee, né en 1936 à Calcutta, est un chercheur bengali établi à Paris depuis 1966. Ethnomusicologue, poète, traducteur, spécialiste de la civilisation et de la philosophie indiennes, il fut membre du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) entre 1981 et 2003.

Prithwindra Mukherjee a été nommé Chevalier de l'Ordre des Arts et des Lettres en 2009.

Il est l'auteur de nombreuses publications dans plusieurs langues (bengali, français, anglais).

 

Extrait

Les Bauls

« Habillés d'une tunique rouge ou jaune, un chignon sur leur tête découverte ou enturbannée, la barbe et la moustache rasées (signalements habituels de leur origine hindoue), ou bien en tunique blanche, lunghi blanc, barbe et moustache à l'état naturel, colliers de cristal, de coraux ou de graines de lotus desséchées (distinctions de leur origine musulmane), à vrai dire, les Bāuls ne sont ni hindous, ni bouddhistes, ni musulmans, par leurs comportements religieux et leurs modes de vie. Il est coutumier d'entendre dans leurs chants l'invocation du nom de divinités hindoues ainsi que celui d'Allah et de Murśed (le Guru), sans que l'orthodoxie de part et d'autre y accorde le moindre crédit d'authenticité. Enigmatiques, ces chants semblent suggérer, prêcher, conseiller une voie qu'on devine sans pouvoir la cerner, car leur langage -pareil à celui des chants Caryā et à d'autres chants ésotériques - reste crépusculaire : les mots y sont dissimulés derrière une pénombre de symboles et d'évocations. Cependant, contrairement aux chants Caryā (dont les auteurs étaient issus d'une couche sophistiquée de l'époque), les chants des Bāuls émanent du peuple - sans grande instruction formelle et souvent analphabète. Spontanés, simples, sans artifices, leur beauté a été comparée à celle de fleurs humbles et sauvages au sein de la nature. Des régionalismes, des tournures linguistiques surprenantes, des images primesautières interviennent très souvent dans l'appréciation de ces chants.

 

Au départ, destinés à transmettre des instructions relatives au culte et au mystère de leur doctrine, ces chants n'avaient aucune prétention artistique. Si poésie il y a, elle est fortuite. Habitués à se réunir dans la cour de leur communauté, à la tombée de la nuit, pour discuter et méditer sur la voie de l'ascèse, les Bāuls échangeaient leurs propos concernant différents problèmes d'ordre initiatique à travers leurs chants. Accompagnés de la danse rituelle (vestige de la pratique des derviches tourneurs) et des différents instruments de musique, ils avaient, tour à tour, le choix de soulever des questions - et d'y répondre - en chantant des textes déjà appris et faisant autorité, ou bien, coulant les mots dans un des nombreux moules mélodiques, improviser de nouveaux textes, fruits de leurs réflexions sur le sujet. L'insuffisance des paroles était comblée par les accompagnements et, surtout, par la profonde sincérité du chanteur et la compréhension de l'assemblée. »

 

Tous demandent :

            De quelle caste es-tu, Lālan[1], en ce bas monde ?

Lālan répond :

            Mon regard n'a jamais connu la réalité des castes!

 

Si, par la circoncision, on devient musulman,

Dis-moi par quel rite on devient femme.

Si le cordon sacré peut désigner un brāhmane,

                        Par quel signe reconnaît-on son épouse ?

 

Comment la guirlande des uns ou le chapelet des autres

Peuvent-ils prouver la différence des castes ?

A l'heure de l'arrivée ainsi que du départ,

                        Qui alors portera le stigmate des castes ?

 

L'eau d'un creux s'appelle eau-de-puits,

Elle devient l'eau-de-Gange, dans le Gange;

Car l'eau, dans son essence, n'est rien d'autre que l'eau ;

                        La différence provient du contenant.

 

On parle des castes de toutes parts,

On s'en flatte à tout bout de champ ;

Lālan a vendu l'inventaire des castes

                                   Sur les sept marchés.

                                                                       Lālan

13

Les fibres dont le corps est tissé,

Cherche-les et tu rencontreras Celui qui les dépasse.

            Découvrir ce qui est à la portée

            Dissipe ainsi les obsessions.

            À son gré, chacun peut attraper le voleur

                                               Qui se cache chez lui.

Il ignore les rites, les édits et les maîtres,

            Il ne discute ni n'analyse

            Il agit en pur au pays de l'Amour

                                                           qu'il trouve.

            C'est son message, que d’âge en âge

            Je porte sur ma tête.

            Ce message de Duddu le serviteur

                                   Est la grâce de Lālan, son Maître.

 

                                                                                              Duddu Shâh

 

33

Il est dans cette cruche, comment veux-tu Le trouver dans l'univers ?

Il n'est, ni le monde, ni dans l’univers.

Ni dans les Védas, ni dans l'injonction,

Il est dans la solitude ;

L'homme doit épouser Sa ressemblance

Pour habiter dans cette demeure corporelle.

Dans le ciel se trouve la grange de Son inspiration

Où s'emmagasinent les principes de l'Inné ;

T'ayant dit ces quelques paroles,

Il ne me restera plus rien.

                                                                                  Anonyme

 

Chants Carya

« Par une extrême simplification de leur doctrine, que ces maîtres avaient exposée avec la plus grande cohérence, malgré une obscurité linguistique quasi crépusculaire  (sāndhyabhāṣā) sciemment imposée à ces chants, nous retenons quelques éléments de base communs à tous systèmes initiatiques, et en particulier aux écoles du Tantra. Tout d’abord, l’acceptation du corps comme un succédané de l’univers - à l’échelle réduite –,  et comme le champ indispensable de réalisations spirituelles. Champ qui  est marqué par une dualité horizontale : côté cour, le soleil ; côté jardin, la lune. Cette dualité est caractérisée par bien d’autres détails que j’ai manifestement élaborés dans mes commentaires. Verticalement, ce champ dissimule à son nadir une grotte, en bas de la colonne vertébrale (représentée dans ces chants comme la montagne qu’on gravit), où dort l’Energie cosmique ou kuṇḍalini ; au zénith se trouve l’Absolu, l’Inné (sahaja), le principe divin « mâle », le sommet non-duel, source de toute félicité, toute conscience, toute existence réelle. Arrêter le psychisme, selon le conseil de Patañjali, signifie en termes concrets pour les adeptes du Tantra saisir les deux courants – « solaire » et « lunaire » - ou, plutôt les deux souffles prâna et apāna, et les engager sur la voie moyenne nommée suṣumnā. La culmination de la montée le long de cette voie est nommée « copulation » : copulation des deux principes ultimes, et la femelle ("Aphrodite") et le mâle  ("Hermès") éternels que l’on porte en soi, dans une extase où toute conscience duelle semble étrangère à la réalité. Cet état est différemment appelé samādhi, advaya (« non-duel ») etc.

 

Le Tantra décrit cet état extrême comme l’intense jouissance causée par la friction érotique, de même qu’on extrait le jus en pressurant la canne à sucre, qu’on distille l’essence d’une sève végétale, de même que les paroles propices d’un Maître attisent la volonté d’un disciple, de même que la forme qu’épouse un monceau d’argile assujettie à la rotation, ou bien la crème accumulée par le barattage d’un pot de lait.

 

Alors que l’enseignement védique préfère sublimer la force séminale par une chasteté accompagnée d’ascèse et de continence (sauf à l’unique fin de procréation), le Tantra - faisant partie des textes révélés (śruti) et connu comme le Cinquième Véda - est le point de rencontre des sciences occultes véhiculées par le Védānta et le Sāṁkhya.[2] Il proclame le Brahman ou Śiva comme l'ultime Réalité, tout en reconnaissant comme réelle la création (brahmāṇḍa) qui est la manifestation de Śakti. Le dualisme que le Brahman assume est décrit dans le Tantra comme Śiva (Conscience inactive, statique) jumelé avec Śakti (l'Energie ou la Puissance créatrice et dynamique de la Conscience). Tout l'univers en branle, à vrai dire, est un jeu (līlā) de la même Conscience divine duelle. Qu'il s'agisse du corps, de l'intelligence, de l'âme ou du psychisme (citta), tout fait partie intégrante de la dualité Śiva-Śakti. Du moment où l'on est face à cette révélation, l'on constate une révolution dans les valeurs hiérarchiques, l'on atteint une égalité devant le pur et l'impur, le noble et le trivial, en présence d'une identité qui demeurait plus ou moins dissimulée ou interdite. Dissimulée ou interdite sous l'influence de Māyā, qui aime maintenir une discrimination entre les expériences agréables et amères. Cette discrimination est à l'origine de l'attachement aux objets de désir sensoriel qui ligote l'homme par ses liens (pāśa). Les plus tenaces de ces liens sont l'attachement aux plaisirs de la table et celui qui gravite autour de la libido.

 

Le Tantra appelle cette catégorie d'hommes - à la merci des liens (pāśa) - des paśu (animaux) : le vrai accomplissement significatif de leur existence repose sur la volonté d'apprivoiser les appétits grossiers par la voie de la maîtrise de soi. Cette voie peut les mener vers une transformation  radicale si - au lieu de chercher la gratification égoïste des sens -  l'on apprenait à agir en un esprit de consécration : tout acte pourrait, ainsi, devenir un vaste et universel sacrifice rituel (yajña). Le fond même de l'action, illuminé par la conscience divine,  peut se transformer en une offrande au Śiva ou à la Śakti de l'univers. Tandis que le yoga du Védānta apprend à rejeter le désir tant qu'on n'atteint la réalisation du sat, cit, ānanda (l'Existence, la Conscience, la Béatitude), le Tantra enseigne - à la manière de purifier de l'or - à agir intégralement pour se débarrasser de la gangue et rayonner tant dans le jeu de la manifestation que dans la rétractibilité vers l'Absolu, atteignant la même réalisation du sat, cit, ānanda.

 

Du point de vue du monde créé, le Tantra  préconise une expérience « héroïque » : tout aussi conscients de l’utilité de la force séminale, le Tantra a analysé le rôle de cette force dans l’organisme et dans le psychisme. Provoquée par un rapport, si sa montée déclenche une joie, l’évidente perte physique équivaut néanmoins à un pas de plus vers l’auto-destruction. Joie composée de deux moments simultanés : le premier, phénoménal, est de durée insignifiante ; le second, spirituel, peut déferler sur l’être entier du chercheur spirituel pourvu qu’on apprenne à contenir l’émission et à l’orienter vers l’intérieur, à travers la voie moyenne ascendante. Au lieu de fuir l’attachement et la jouissance, cette méthode « héroïque » préconise le défi de la nature (et de la gravitation) en vue de la vaincre. Le vrai maître est celui qui non-content d’avoir uni sa force séminale au principe divin, a le courage de la ramener, constamment, à volonté, vers d’autres épreuves, à travers d’autres rapports. Par ce va-et-vient de la force séminale, au fur et à mesure qu’elle mûrit, l’organisme de l’adepte atteint une transformation cellulaire capable d’accueillir ou de différer les maladies et la mort. A ce stade, son attitude envers toute femme est à la fois celle d’un enfant pour sa propre mère et celle d’un amant pour sa fiancée : l’amour y remplace la convoitise vitale et charnelle. Capable de vivre électrisé comme à l’état d’érection, il ne cherche plus à se soulager en s’extériorisant : il savoure sa jouissance d’abord au contact de sa  compagnie en chair et en os; ensuite, son apprentissage se termine lorsque, capable de la réduire à un prétexte ou même d’en faire abstraction totale, il finit par s’extasier en tant que spectateur de la copulation entre les deux Principes - la Mère éternelle et son éternel Amour - qu’il héberge au sommet de son être. Désireux de partager avec les lecteurs quelques soucis méthodologiques, j'ai relevé les variantes de lectures possibles en fonction de l'appartenance "doctrinale" de spécialistes de ce domaine. J'ai cherché les raisons de décalage entre l'option respective de deux tibétologues - Bāgchi et Kvaerne - pour parvenir à une meilleure compréhension du contenu. »



[1] Prononcer lâlone : mot dérivé de dulāl (sanskrit) ou lāl (hindi), signifiant fils (chéri)

[2] Sri Aurobindo, Le Yôga de la Bhagavad Gîtâ, Adaptation française de Philippe B. Saint-Hilaire, éditions Tchou, Paris, 1969, pp.28-30