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Extrait des Trois yeux de la connaissance de Ken Wilber

 

"En fait, s’il nous est si difficile d’admettre que nous connaissons déjà la Nature de Bouddha c’est uniquement parce que nous nous  obstinons à considérer que l’État de Conscience Ultime est différent de l’État de Conscience Actuel. Nous imaginons, par exemple, que le nirvana est différent de samsara, que l’éveil est différent de l’ignorance, que Brahman est différent de maya (illusion). Pourtant Nagarjuna dit clairement : « Il n’existe pas la moindre différence entre nirvana et samsara ; il n’existe pas la moindre différence entre samsara et nirvana. Il n’existe pas la  moindre différence entre les deux. » Et Hsuan-chueh commence son célèbre Chant de Réalisation du Tao par ces mots :

 Ne vois-tu pas cet Homme de Tao insouciant, qui a renoncé à l’apprentissage et aux efforts ? Il ne fuit pas les idées mensongères pas plus qu’il ne recherche la vérité, Car l’ignorance est en réalité la Nature de Bouddha Et ce corps illusoire, changeant est le corps de la Vérité.

 

Le Védanta pur n’a jamais considéré maya, l’illusion, comme étant différente de Brahman, mais plutôt comme quelque chose que fait Brahman. Or nous parlons toujours d’échapper à samsara comme s’il était différent du nirvana ; nous essayons de surmonter l’ignorance comme si elle n’était pas l’éveil ; nous nous efforçons de dissiper maya comme si ce n’était pas Brahman.

 Fénelon, l’Archevêque de Cambrai, a émis le seul commentaire acceptable sur cette situation : « Il n’est pas d’illusion plus dangereuse que les fantasmes par lesquels les individus s’emploient à éviter l’illusion. » En conséquence, toute quête, spirituelle ou autre, est en définitive dépourvue de sens ; et considérer l’État de Conscience Ultime comme un état de conscience altéré est absolument inacceptable. Je ne nie pas le fait qu’il soit possible d’accéder à quelques états de conscience altérés miraculeux — il est possible d’y accéder pour la simple raison qu’ils sont partiels et exclusifs et qu’ils peuvent donc être développés et perfectionnés. Mais quel rapport y a-t-il entre cela et l’État de Conscience Ultime englobant tout ? Vous pouvez sans conteste vous entraîner à atteindre les états alpha ; vous pouvez développer votre aptitude à y parvenir à l’aide  d’un mantra ; vous pouvez apprendre à interrompre l’émergence de toute pensée — mais uniquement parce que ces états de conscience sont exclusifs et partiels, différents d’autres états, et que pour cette raison il est possible d’accorder sélectivement plus d’attention et d’efforts à l’un qu’aux autres. En revanche, vous ne pouvez vous entraîner à accéder à cet état de conscience que vous n’avez jamais quitté et qui englobe tous les états de conscience possibles. Il n’existe pas d’endroit en dehors de l’État de Conscience Ultime où vous puissiez vous situer pour vous entraîner. Je vous propose de prêter une fois de plus attention aux propos de Huang Po :

Le Bodhi (la connaissance de la Nature de Bouddha) n’est pas un état. Le Bouddha ne l’a pas atteint. Les êtres sensibles n’en sont pas dépourvus. Il ne peut être atteint par le corps ni recherché par le mental. Tous les êtres sensibles sont déjà de même forme que Bodhi. Si vous êtes convaincu que tous les êtres  sensibles ne font déjà qu’un avec Bodhi, vous cesserez de penser que Bodhi est un but. Peut-être avez-vous récemment entendu d’autres personnes parler d’« atteindre le Mental-Bodhi », mais il est permis de considérer qu’une telle formulation est en fait une manière intellectuelle de chasser Bouddha. En suivant cette méthode, vous PARAISSEZ accéder à la Bouddhéité ; si vous consacriez des éons et des éons à cette quête vous n’atteindriez que les Shabhogakaya (états de félicité) et Nirmanakaya (états  transformés). Quel rapport cela aurait-il avec votre Nature de Bouddha originale et réelle ?

 

"En lisant ces mots, beaucoup se disent : « Oui, je comprends que d’une certaine manière je dois déjà ne faire qu’un avec l’Absolu, mais je n’en suis toujours pas conscient ! » Ce n’est  manifestement pas vrai. Le fait même que vous recherchiez Bouddha prouve que vous savez déjà que vous êtes Bouddha. Pascal a écrit : « Console-toi, tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. » Et saint Bernard a exprimé le même sentiment en ces termes : « Nul n’est capable de Te chercher, s’il ne T’a déjà trouvé. » Blyth : « Afin de connaître l’éveil, nous devons d’abord être éveillé ». Bien sûr, certains individus ont sans doute le sentiment qu’ils ne Le connaissent pas vraiment en dépit de toutes les assurances des Maîtres. S’il ne leur paraît pas évident c’est en raison de la nature même de la connaissance omniprésente de Bodhi ; à savoir, elle est non duale. Une personne s’imagine ne pas Le voir uniquement parce qu’elle est habituée à considérer les choses de façon dualiste : elle, sujet, regarde un objet, mental ou physique, et a conscience de le voir clairement — « elle » et « cet objet » étant deux choses totalement différentes. Elle, sujet, imagine donc qu’elle pourra voir Brahman de la même manière, comme un objet extérieur à regarder et à saisir. Il semble donc qu’elle, qui saisit, devrait être capable d’appréhender Brahman, le saisi. Mais Brahman ne se divise pas en preneur et pris. Dans toute la réalité, il n’y a qu’Un sans second, néanmoins la force de l’habitude incite la personne à essayer d’en faire deux, de le diviser afin de pouvoir s’exclamer en définitive : « Ah, ah, je le tiens ! » Elle s’efforce d’en faire une expérience à connaître parmi d’autres expériences. Mais Brahman n’est pas une expérience particulière, étant un sans second, aussi se retrouve-telle chassant des fantômes et essayant de saisir de la fumée. C’est ainsi que nous en arrivons tous,   inévitablement, à la conclusion que nous ne pouvons Le voir, en dépit de tous nos efforts. Mais le fait que nous ne pouvons jamais Le voir est la preuve même que nous Le connaissons de tous temps.

 Reprenons les termes de l’Upanishad Kena. Si vous croyez bien connaître Brahman, ce que vous connaissez de Sa nature est bien peu de choses, en réalité ; aussi devriez-vous considérer encore plus attentivement Brahman… Celui d’entre nous qui comprend la signification de ces mots : « Je ne Le connais pas, pourtant je Le connais », celui-là le connaît. Celui qui croit ne pas comprendre Brahman, celui-là Le comprend ; mais celui qui croit comprendre Brahman, celui-là ne Le connaît pas. Brahman est inconnu de ceux qui Le connaissent et connu de ceux qui ne Le connaissent pas du tout. C’est-à-dire que l’état même de non-connaissance de Brahman EST l’État de Conscience Ultime, et c’est exactement l’état que vous connaissez maintenant."