Dialogues de l'unité par Wei-Wu-Wei parus dans la revue Etre de Jean Klein (parus ici en 2013)

 

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Bonjour, Monsieur Wou, comme je suis heureuse de vous voir.
Puis-je féliciter Madame sur son absence ?

       
Mon absence, Monsieur Wou ? Mais je suis présente!
Puis-je donc remercier Madame de remarquer mon absence ?

       
Je ne comprends pas, Monsieur Wou.
Madame ne peut agir que par son absence, par laquelle ma présence apparaît.

       
Mais, Monsieur Wou, nous sommes tous les deux présents.
Jamais tout à fait simultanément, Madame.

       
Ne sommes-nous pas présents tous les deux, en ce moment même, Monsieur Wou ?
Apparemment, Madame, parce que momentanément nous arrêtons l'incidence de la temporalité, mais non pas en fait.

       
Etes-vous seulement présent quand je vous vois, Monsieur Wou ?
De quelle autre façon, Madame, la présence pourrait-elle apparaître ?

       
Et je ne suis présente que lorsque vous me voyez, Monsieur Wou ?
Le plaisir n'est pas exclusivement mien, Madame, beaucoup d'entre nous ont le bonheur de le partager.

       
Mais comment cela peut-il être, Monsieur Wou ?
Comment pourrait-il ne pas en être ainsi, Madame ? Regarder est toujours absence : ce qui est vu est toujours présent.

 

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Bonjour, Monsieur Wou.
Bonjour, Madame. Qu'est-ce qui me vaut le plaisir ?

       
Je pensais que vous vous sentiez seul, Monsieur Wou.
Seul, Madame, mais comment pourrais-je l'être         

Vous êtes tout seul, Monsieur Wou !
Tout seul, Madame, quand toute chose est ce que je suis ?

       
Dans ce cas, évidemment, Monsieur Wou, mais vous pourriez avoir besoin de compagnie.
Hélas, Madame, il n'y en a pas

       
Mais, ne suis-je pas moi-même une compagnie, Monsieur Wou ?
En vérité, non, Madame!

       
Alors, que puis-je être, Monsieur Wou ?
Madame, j'ai l'honneur d'être ce que vous êtes.

 

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 Bonjour, Monsieur Wou.
Bonjour, Madame.

       
Auriez-vous l'amabilité de me dire l'heure, Monsieur Wou ?
Bien sûr, Madame, l'heure est maintenant.

       
Mais, c'est toujours maintenant, Monsieur Wou
Madame, je m'incline.

       
Comme c'est aimable, Monsieur Wou, mais je ne connais toujours pas l'heure.
Madame, il n'y a pas d'autre heure ; toute autre heure ne pourrait être qu'un jeu comme celui qui distrait les enfants.

       
Mais, Monsieur Wou, nous sommes obligés d'être asservis au temps.
Alors, Madame, ne restons-nous pas toujours des enfants ?

       
Pour les adultes, Monsieur Wou, ne doit-il pas y avoir de temps ?
Pour les gens avertis, Madame, il n'y a que maintenant.

       
Pour les éveillés, Monsieur Wou, le temps est-il seulement cela ?
Tout espace, Madame est ici, et tout temps est maintenant, que l'on soit endormi ou éveillé.

Extrait de Etre, n° 4, 1981