Voici un texte d'une mystique chrétienne contemporaine: Jeanne Schmitz-Rouly.

Voici ce qu'en dit son éditeur : "Née à Mons en 1891, morte à Bruxelles en 1979, nous la voyons tout occupée par l'accomplissement exact de ses tâchesd'épouse et de mère de famille. Sur ce terrain banal, et à l'insu de tous, l'intensité et la lucidité de son union à Dieu la rangent pourtant parmi les grandes mystiques du XX° siècle."

 

"Dans le tram, j'avais commencé à dire une dizaine pour la sainte Eglise, pour les souffrances de l'Eglise, et je pensais donc à tout autre chose. En une fois, je me suis sentie plongée dans le bonheur et je voyais. C'est toujours du reste la même chose, cependant elle semble toujours nouvelle. Je voyais : «Mais quel bonheur c'est donc de pouvoir aimer Dieu !» Et tout était bonheur en moi. Et je me rappelle que je regardais quelques arbres d'un square, et qu'il faisait sombre ce jour-là. Et cette idée me venait : c'est comme si je disais que ce paysage terne et insigni­fiant que je vois, c'est une apothéose d'un printemps lumineux, tellement je me sens comme transportée dans d'autres régions. Je ne sais pas si on voit, mais on voit cependant les rues et les mai­sons. Mais on regarde sans voir, et il serait impossible d'exprimer ce que l'on ressent, sinon en disant que l'on sent qu'on n’existe plus. Et je crois que c'est l'unique chose que l'on sache constater, je dirais, et qui donne, pour ma part, un surcroît de bonheur, si cela était possible. On perçoit sans doute que la contemplation dans laquelle on se trouve, ne vient pas le moins du monde de soi, de son intelligence, de son entendement, de sa volonté. Rien de soi n'y contribue. On voit dans un inexprimable bonheur la Vérité du bonheur d'aimer Dieu. On sent en soi ce bonheur, et on regarde, et je crois qu'on regarderait toute l'éternité sans pouvoir s'en détacher. C'est comme si on écoutait et comme si on ne savait plus rien écouter d'autre. Et je me rappelle que je me disais un moment donné (mais on ne se rappelle presque rien par après) : ce serait impossible de trouver un mot pour exprimer le bonheur où je suis. Et que je me disais : «On pourrait dire que tout est tel­lement incompréhensible, et cependant plus réel que tout ce que l'on voit de ses yeux humains. Mais c'est perçu par une intuition que le Saint-Esprit nous donne.» En un moment, on a une com­préhension telle, et avec une telle clarté et facilité totale — mais cette compréhension est un ravissement, et rien de soi-même ne saurait intervenir. Car ici on regarde, on comprend, on aime ; mais tout cela en même temps et sans l'ombre d'un raisonnement."

Jeanne Schmitz-Rouly (1891-1979), Journal Spirituel, § 46

 

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