L'éveil n'est pas l'acquisition de quelque chose de nouveau ; c'est plutôt la redécouverte d'une expérience oubliée, d'une connaissance ancienne recouverte par des de fausses identifications : identification avec le corps, avec les pensées...

C'est pourquoi, dans de nombreuses traditions, on compare l'éveil à un "retour à la maison", comme si on rentrait chez soi après un long exil, après un douloureux oubli. C'est le retour d'Ulysse à Ithaque, ou celui du fils prodigue qui rentre chez son père..

Mais ce retour est paradoxal, car en réalité nous ne sommes jamais partis, sinon en imagination :  nous sommes toujours demeurés nous-mêmes. Dira-t-on du rêveur qui a rêvé qu'il allait à Venise qu'il y est vraiment allé? Et qu'au matin, il est revenu dans son lit?

Douglas Harding disait de même : "Il s'agit de revenir à un endroit que nous n'avons en réalité jamais quitté, sinon en imagination." Mais l'oubli et l'exil furent vécus comme réels. D'où la nostalgie d'un retour chez soi, d'un appel profond à se réveiller d'un songe.

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Dans le texte suivant, Suzuki évoque le retour au pays natal dans le bouddhisme zen.

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"L'ÉVEIL D'UNE NOUVELLE CONSCIENCE DANS LE ZEN
par D. T. Suzuki.


"Ma position en ce qui concerne « l'éveil d'une nouvelle conscience » peut se résumer ainsi :
Cette formule n'est pas très heureuse, car ce qui est éveillé dans l'expérience zen n'est pas une nouvelle mais une ancienne conscience, endormie en nous depuis que nous avons perdu l'« innocence », pour employer le terme biblique. Cet éveil est en réalité la redécouverte ou l'exhumation d'un trésor perdu depuis longtemps. ( Dans le Lankavatara Sutra, il est fait allusion au retour au village natal, dont chaque chemin est familier. Dans toute la littérature zen, nous trouvons des expressions telles que « rentrer à la maison » , etc )

(...)
On voit peut-être mieux pourquoi il ne me semble pas très heureux de parler de l'«éveil d'une nouvelle conscience ». L'aspiration qui est en nous est celle d'une chose que nous avons perdue et non d'une chose inconnue dont la nature nous échapperait. Toute nostalgie implique une connaissance antérieure de son objet, même si nous ignorons sa pré­sence en nous. L'aspiration dont je parlais est une ombre du kokoro (néant) originel qui se projette sur la piste de la voie intérieure. L'objet même de cette aspiration ne saurait être atteint avant que nous ne revenions à la demeure que nous avons quittée sans le savoir.  L'éveil d'une "nouvelle conscience " consiste dès lors à nous retrouver dans cette demeure où nous vivions avant même d'être né. (...)


L'idée que l'éveil d'une nouvelle conscience corresponde à ce « retour à la maison », nous la retrouvons dans le christianisme. La « maison du père » dont il y est question peut n'être que celle où je suis né, où j'ai grandi et d'où je suis parti de mon plein gré. Mais en réalité, quelque volonté que j'en aie, je ne peux pas quitter ma vraie demeure. Seule mon imagination a pu me faire croire que je l'ai quittée et prendre conscience de ce fait, c'est m'éveiller à la nouvelle conscience dont nous parlions. Il n'y a là rien de « nouveau ». Je retrouve simple­ment ce que je pensais avoir perdu. En réalité, je ne l'avais jamais perdu ni quitté, je l'avais sans cesse porté avec moi, en moi — mieux : j'étais, je suis cela, et cela est moi.


Dans le Zen, Yeno exprime cette idée de « retour » ou de « reconnais­sance » lorsqu'il demande à ses disciples de voir « leur visage originel (ou premier) ». Ce « visage », c'est celui que nous avions avant même d'être nés. En d'autres termes, c'est le visage de l' « innocence » qui était la nôtre avant que nous ayons mangé le fruit de l'arbre de la connaissance. « L'arbre de connaissance », c'est la voie extérieure, celle de l'intelligence, qui nous fait oublier la voie intérieure, celle de "l'innocence. » Encore une fois, la plupart des gens prennent ce mot, à tort, dans son acception morale. L'innocence correspond à ce qu'Asvaghosha appelle « l'Illumination originelle », ce que nous n'avons jamais perdu, même après l'avènement de la « connaissance », parce que sans elle notre existence n'a pas de signification et la « connaissance » elle-même serait impossible. "

D.T. Suzuki, dans Le monde du zen, Stock, 1968