J'ai le plaisir de vous annoncer la publication chez Almora d'un nouveau livre de Ken Wilber : Grace et courage.

Ce livre relate les cinq ans de la vie commune du philosophe transpersonnel Ken Wilber et de sa femme, écologiste, artiste, thérapeute, chercheuse passionnée, Treya, durant lesquelles ils ont dû affronter le défi de la maladie (Treya découvre qu'elle est atteinte d'un cancer du sein quelques jours après leur mariage) et de la mort. C'est un récit à deux voix, où s'entremêlent les pages du journal intime de Treya, et la narration de l'auteur.

Ken Wilber est le philosophe américain contemporain le plus traduit dans le monde, et le premier à voir ses œuvres complètes publiées de son vivant. Chef de file du mouvement transpersonnel, puis initiateur de la théorie intégrale, il est auteur de plus de 25 livres dont le thème central est l'évolution de la conscience

Attendu depuis longtemps en français, Grâce et courage, déjà traduit en 18 langues, est son livre le plus personnel et le plus émouvant... Il contient de passionnantes discussions sur le rapport à la santé et à la guérison (physique et spirituelle), les relations entre spiritualité et psychologie, masculin et féminin, et bien-sûr de nombreuses approches thérapeutiques, tant conventionnelles qu'alternatives, que Treya explore dans sa quête de guérison face au cancer.

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En librairie le 11 avril: Amazon

 

"INTRODUCTION

 

Alors que j’écris ces lignes, dix ans se sont écoulés depuis la mort de Treya. De par sa présence, je suis incommensurablement plus et incommensurablement moins.

Incommensurablement plus de l’avoir connue ; incommensurablement moins de l’avoir perdue. Peut-être en est-il ainsi de chaque événement de la vie : il nous emplit et nous vide en même temps. Mais il est tellement rare de côtoyer quelqu’un comme Treya, que la joie, et la douleur, s’en trouvent intensément amplifiées.

 

Il y a autant de Treya qu’il y a de personnes qui l’ont connue. Ce qui suit est ma Treya. Je ne prétends pas que ce soit la seule Treya, ni même la meilleure. Mais je crois que c’est un portrait entier, juste et équilibré. Il fait usage, librement, de ses journaux intimes, qu’elle tenait par intermittence durant la majeure partie de sa vie adulte, et quasi quotidiennement durant les années que nous partageâmes. J’ai toujours eu l’intention, depuis sa mort, de détruire ses cahiers, sans les avoir lus moi-même, car ils lui étaient profondément personnels. Elle ne les avait jamais fait lire à personne, pas même à moi. Non pas que ses “ vrais sentiments” aient été retenus ou privés, et devaient par conséquent être “cachés” dans des journaux intimes. Au contraire, une des choses les plus extraordinaires avec Treya en fait, je devrais dire la chose la plus étourdissante — est qu’il n’y avait pour ainsi dire aucun clivage entre sa personne publique et sa personne privée. Pas de pensée “secrète” avec elle, qu’elle eut peur ou honte de partager. Si vous le lui aviez demandé, elle vous aurait dit exactement ce à quoi elle pensait — que cela fut sur vous ou sur n’importe qui d’autre —, mais d’une façon si franche, directe, pas sur la défensive qu’il était très rare que quelqu’un s’en offense. C’était la base de son intégrité : les gens avaient confiance dès le début, car ils semblaient sentir qu’elle ne leur mentirait jamais. Et autant que je puisse en témoigner, elle ne l’a effectivement jamais fait.

 

Non, j’ai eu l’intention de détruire ces cahiers simplement parce que les moments où elle s’y confiait étaient des moments précieux et intime de solitude avec elle-même, et il me semblait que personne, pas même moi, ne devait violer cet espace. Mais juste avant sa mort, elle me désigna ses journaux intimes et me dit : « Tu en auras besoin. » Elle m’avait demandé d’écrire au sujet de notre épreuve, et elle savait que j’aurais besoin de ses notes pour retransmettre sa pensée.

En écrivant Grâce et Courage, j’ai lu tous les journaux de Treya (environ dix grands cahiers, et de nombreux fichiers informatiques), et j’ai pu trouver des passages sur presque tous les sujets couverts dans les pages suivantes, ce qui me permit de laisser Treya parler pour elle-même, à sa façon, avec ses mots. Ce que je découvris à la lecture de ces écrits était comme je l’imaginais : on n’y trouvait aucun secret, rien qu’elle n’ait partagé avec moi, sa famille ou ses amis. En fait, il n’y avait en Treya aucune discontinuité, aucune rupture entre ses personnes privée et publique. C’est pour moi un des aspects fondamentaux de son exceptionnelle intégrité, et il me semble que c’est directement lié à ce que j’appellerais son “intrépidité”. Il y avait chez Treya une force libérée de toute peur, et je ne dis pas cela à la légère. Treya connaissait peu la peur, car elle avait peu à cacher, à vous ou moi ou Dieu ou quiconque. Elle était transparente à la réalité, au Divin, au monde, et donc n’avait rien à en craindre. Je l’ai vue surmonter d’intenses douleurs ; je l’ai vue à l’agonie ; je l’ai vue en grande colère. Je ne l’ai jamais vue avoir peur.

 

Pas étonnant que les gens se sentaient vivants, vivifiés, éveillés en sa présence. Même lorsque nous étions dans ces hôpitaux où Treya subissait un traitement sordide après l’autre, les gens (les infirmières, les visiteurs, les autres patients et leurs proches) avaient l’habitude de passer du temps dans sa chambre, juste pour être proches de cette présence, de cette vie, de cette énergie, qui semblaient se dégager d’elle. Dans un hôpital à Bonn, je me souviens avoir dû faire la queue avant de pouvoir entrer dans sa chambre.

 

Elle pouvait être obstinée ; les fortes personnalités le sont souvent. Mais cela venait directement de cette présence entière, éveillée, et c’était vivifiant. Ceux qui la croisaient, souvent, après avoir été en sa présence, se sentaient plus vivants, plus ouverts, plus directs. Elle était comme ça ; sa présence vous changeait, parfois un peu, parfois beaucoup, mais elle vous changeait. Elle vous invitait à être présent au Présent, elle vous rappelait de vous réveiller.

 

Encore une chose : Treya était incroyablement belle, et pourtant (comme vous le constaterez dans les pages qui suivent), elle n’avait quasiment aucune vanité, ce qui m’a toujours stupéfait. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un capable d’être soi avec plus d’aise, et moins de prétention, pas même parmi les maîtres hautement réalisés que j’ai eu l’occasion de croiser. Elle était simplement, et directement, là, toute entière. Le fait même qu’elle eut si peu de conscience de soi la rendait encore plus présente. En présence de Treya, le monde devenait immédiat et concentré, clair et accueillant, brillant et honnête, ouvert et vivant.

 

Grâce et Courage est son histoire ; et c’est aussi notre histoire. Beaucoup m’ont demandé pourquoi Treya n’apparaît pas en tant que coauteur de ce livre, alors que je me suis tant appliqué à inclure ses écrits personnels et sa voix dans les pages qui suivent. J’avais envisagé de le faire dès le début du projet, mais en en discutant avec l’éditeur et la correctrice il est apparu de plus en plus clairement que cela aurait prêté à confusion. Comme le dit une correctrice; « Un coauteur est quelqu’un qui participe activement à l’écriture d’un livre avec une autre personne. Ce qui est différent que d’utiliser les écrits d’un tiers pour les incorporer dans une narration. » Alors, j’espère sincèrement que les lecteurs qui ont eu le sentiment que la participation de Treya n’était pas pleinement reconnue réaliseront que ce n’était certainement pas mon intention, et que la voix authentique de Treya a bel et bien été incluse dans virtuellement chaque page, en la laissant parler pour elle-même.

 

Dans une des notes de Treya, elle écrit, « Déjeuner avec Emily Hilburn Sell, la correctrice des Éditions Shambhala. Je l’apprécie beaucoup, et crois en ses remarques. Je lui ai parlé du livre sur lequel je travaille — cancer, psychothérapie, spiritualité — et je lui ai demandé si elle voulait bien y faire les corrections pour moi. “J’en serais enchantée”, a-t-elle dit, ce qui me donne encore plus de détermination pour faire aboutir ce projet ! » Et bien, Treya n’a pas eu le temps de terminer son livre — c’est pourquoi elle m’a demandé d’écrire celui-ci —, mais je suis heureux de signaler qu’Emily est la correctrice de Grâce et Courage, et qu’elle a fait un travail fantastique.

 

Quelques points de moindre importance. La plupart des lecteurs s’intéresseront à ce livre, non pas tant pour les informations techniques concernant mon travail, mais pour l’histoire de Treya. Comme je l’indique dans la Note au Lecteur, le chapitre 11 est particulièrement technique, et peut tout à fait être survolé sans rien perdre de l’histoire principale ! (En fait, si vous sautez ce chapitre, lisez juste les quelques paragraphes entre les parties formant l’entretien, car ils relatent quelques éléments importants de l’histoire ; autrement, survolez ! Les lecteurs intéressés par un contenu mis à jour de mon travail peuvent consulter Integral Psychology).

 

Les parties tirées du journal de Treya sont indiquées dans ce livre par une ligne continue verticale dans la marge à gauche. Elles sont distinctes de ses lettres par exemple, qui ne sont pas marquées d’une ligne continue. Ses lettres, bien que privées dans leur ensemble, étaient néanmoins accessibles à d’autres personnes (ne seraient-ce que celles et ceux à qui elles étaient adressées). Mais chaque passage indiqué par une ligne continue verticale provient de ses journaux intimes et, de fait, n’avait encore jamais été lu.

 

L’accueil réservé à Grâce et Courage fut écrasant et enthousiaste, et je sais que ce n’est pas à moi que ces lecteurs ont répondu. À ce jour, j’ai reçu près d’un millier de lettres de personnes venant du monde entier, dont une grande partie pour me dire à quel point l’histoire de Treya avait été éloquente pour eux et combien elle avait changé leur vie. Certains m’ont envoyé des photos de leur petite fille qu’ils ont nommées ‘Treya’, et je peux vous dire, en tant qu’observateur absolument neutre et sans parti pris aucun, que ce sont les petites filles les plus adorables que j’ai jamais vues. Certaines personnes qui m’écrivent sont atteintes de cancer, et ont d’abord eu peur de lire ce livre ; mais une fois qu’elles l’ont lu, en général, elles ont moins peur, et parfois même plus du tout peur- c’est, je le crois sincèrement, l’une des contributions de Treya.

 

Cher Ken,

 

En août dernier, on m’a annoncé que j’avais un cancer du sein. J’ai subi une mastectomie partielle, un curage axillaire et un traitement de trois semaines. Je vis en relation constante avec le cancer, à tous les niveaux. Il y a quelques semaines, un ami m’a parlé de votre livre, et j’ai tout de suite su qu’il fallait que je le lise. L’idée était cependant effrayante, car après tout, je connaissais le dénouement de l’histoire. « Mais la forme de cancer qu’elle avait était autrement pire » me suis-je dit. Belle tentative de déni, non ? Le fait est que j’ai la même sorte de cancer que Treya avait. La vérité est que la lecture de ce livre a été par moments terrifiante, mais aussi complètement libératrice…

 

Libératrice, car Treya décrit, presque étape par étape, le cheminement qui l’a mené de la douleur et de l’agonie du cancer à une libération spirituelle qui transcende la mort et la terreur qui l’accompagne. Comme l’une de mes lettres préférées l’énonce (et ceci est la lettre toute entière) :

 

Cher Ken Wilber,

 

J’ai quatorze ans. Depuis que je suis petite fille, j’ai terriblement peur de mourir. J’ai lu l’histoire de Treya, et depuis, je n’ai plus jamais eu peur de mourir. Je tenais à vous dire ceci.

 

Ou cette autre :

 

Cher Ken,

 

L’année dernière, j'ai appris que j'étais atteinte d’un cancer avancé du sein avec métastase. Une amie m’a conseillé de lire ce livre, Grâce et Courage, mais lorsque je lui ai demandé comment il se terminait, elle m’a dit, « elle meurt ». Pendant longtemps j’ai eu peur de lire ce livre. Mais maintenant que je l’ai terminé, je tenais à vous remercier, Treya et vous, du fond du cœur. Je sais qu’il se peut que je meure prochainement, mais depuis que j’ai suivi l’histoire de Treya, je me sens libérée de la peur, pour la première fois…

 

Mais la plupart des personnes qui m’écrivent n’ont pas de cancer. Simplement parce que l’histoire de Treya est l’histoire de nous tous. On peut se dire que Treya avait tout : intelligence, beauté, charme, intégrité, un mariage heureux, une famille formidable. Pourtant, comme chacun de nous, elle connaissait le doute, l’insécurité, l’autocritique et les incertitudes quant à sa valeur et à son but dans la vie… sans parler d’une bataille violente avec une maladie mortelle. Mais Treya s’est battu vaillamment avec toutes ces ombres… et elle gagna, dans tous les sens du terme. L’histoire de Treya nous parle à tous, car elle a affronté ces cauchemars avec courage, dignité et grâce.

 

Et elle nous a laissé ses journaux intimes, qui nous racontent exactement comment elle a accompli cela. Comment elle utilisa la pleine conscience méditative pour supporter la douleur et ainsi dissiper son emprise sur elle . Comment, au lieu de se renfermer et de se laisser envahir par l’amertume et la colère, elle accueillit le monde dans son cœur avec tendresse et amour. Comment elle fit face au cancer avec une ‘équanimité passionnée ’. Comment elle se débarrassa de tout apitoiement sur son sort et choisit de continuer dans la joie. Comment elle se libéra de la peur, non pas en la chassant, mais en l’accueillant tout entière, immédiatement, même lorsqu’il devint évident qu’elle allait bientôt mourir : « Je vais prendre la peur et l’amener dans mon cœur. Pour rencontrer la douleur et la peur avec ouverture, pour les étreindre et leur permettre d’exister. Prendre conscience de cela invite un regard émerveillé sur la vie. Qui réjouit mon cœur et nourrit mon âme. Je ressens une telle joie. Je n’essaye pas de “battre” ma maladie ; je me laisse être en elle, je lui pardonne. Je vais continuer, sans colère ni amertume, mais avec détermination et joie. »

    Et c’est ce qu’elle a fait, en accueillant à la fois la vie et la mort avec une détermination et une joie qui l’emportèrent sur leurs fastidieuses terreurs.Si Treya a pu le faire, nous pouvons le faire : c’est le message de ce livre, et c’est pour me dire cela que les gens m’écrivent. Comment son histoire les a amenés à se souvenir de ce qui compte vraiment . Comment sa tentative d’équilibrer en elle le masculin/le faire et le féminin/l’être les interpelle dans leurs aspirations les plus profondes dans le monde d’aujourd’hui. Comment son remarquable courage les a inspirés — des hommes comme des femmes — à avancer avec leur propre souffrance insupportable. Comment son exemple les a aidés à surmonter les heures sombres de leurs propres cauchemars . Comment l’“équanimité passionnée” les a installés directement dans l’Être. Et pourquoi tous ont compris que ce livre, en dernière lecture, a une fin profondément heureuse.

 

(De nombreuses personnes qui m’écrivent sont des personnes de soutien, des proches de malades, ceux qui souffrent doublement : de voir un être aimé souffrir, et de ne pas se sentir autorisé à avoir leurs propres problèmes. Grâce et Courage parle aussi pour eux j’espère. Ceux qui sont intéressés par le courrier en réponse à Grâce et Courage peuvent se reporter à One Taste, au chapitre du 7 mars.)

Treya et moi avons été ensemble pendant cinq ans. Ces années sont gravées dans mon âme. Je crois sincèrement avoir tenu ma promesse, et je crois sincèrement que je le dois à sa grâce. Et je crois que chacun d’entre nous peut rencontrer Treya à nouveau, à chaque fois que nous le souhaitons, en agissant avec honnêteté, intégrité, et courage- car c’est là que demeurent le cœur et l’âme de Treya.

 

Si Treya à pu le faire, nous pouvons le faire. C’est le message de Grâce et Courage."

Ken Wilber