Voilà un excellent article sur le sens de l'illumination, article paru dans la revue Share It, revue anglaise qui partageait l'enseignement de Douglas Harding.

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Revue Voir. No 7. Octobre-Décembre 1982) Source

"Que l’on puisse, comme nous le suggérons, diriger les sens vers l’intérieur pour expérimenter ce qui est au centre de notre être, cela paraît improbable à première vue. Nous sommes tellement habitués à diriger nos sens vers l’extérieur pour découvrir ce qui est « là » que nous perdons de vue le fait qu’ils nous révèlent également ce qui est « ici ». En réalité nos sens enregistrent en même temps ce qui est « ici » et « là ». La distinction entre l’ici et le là doit s’apprendre, dès l’enfance; l’expérience perceptuelle en elle-même ignore de telles localisations spécifiques. Par exemple, il n’y a essentiellement aucune différence d’apparence entre une étoile lointaine et une étincelle — grosse comme une tête d’épingle — située à quelques dizaines de centimètres. Nous pouvons rendre compte en d’autres termes du même fait d’expérience: aucune distance ne sépare une apparence du centre d’expérience; la création de cette distance est un acte du mental. Dans notre expérience, tout se passe « ici », et dès lors le secret de la vie est à trouver ici ou pas du tout. Si, comme la tradition le rapporte, le Bouddha fut illuminé en voyant l’étoile du matin, ce fut selon toute vraisemblance parce que son éclat « au loin » mettait intensément en évidence, par la vertu du contraste, le vide essentiel au centre de son être; il était manifeste qu’en comparaison de cet événement ses études et ses pratiques antérieures ne représentaient plus rien. En tous cas cette interprétation du récit s’accorde avec l’expérience d’un nombre croissant de personnes en Occident qui découvrent que la vérité essentielle du soi peut être vue et que cette vision modifie fondamentalement leur regard sur le monde.

Au nombre de ceux qui dans le passé ont pris conscience de ce fait pour leur compte propre, on peut citer le maître zen Shen Hui. A la question: « Comment atteindre l’illumination? », il répondait: « Par la vision du vide, uniquement… Voir le lieu ou il n’y a rien aucun objet , voilà la vraie vision, voila la vision éternelle« .

On a constaté en pratique que la vue est le plus affiné de nos sens pour atteindre l’expérience directe de notre nature essentielle. Aussi, parmi beaucoup d’autres possibilités, nous retiendrons un exemple recourant à la vue pour démontrer avec quelle efficacité la perception primaire directe peut susciter l’illumination. Supposez que notre champ visuel soit rempli par la couleur rouge, du fait de regarder un mur rouge par exemple, tandis que nos autres sens et notre mental sont laissés de coté. Alors nous sommes ou cette teinte rouge ou rien du tout, puisqu’il n’y a rien d’autre dans notre conscience; dans la mesure où je suis, je suis fait rouge. Ce point est illustré par la réponse du Dr. Suzuki à la question suivante: « Comment est-il possible de franchir le gouffre qui sépare le sujet-je de l’objet-il, une tasse de thé par exemple? Est-ce par empathie que vous vous rapprochez de l’objet? » Soulevant la tasse, il répondit franchement: « Non, non. Cela ne se passe pas ainsi du tout. Je n’essaie pas d’entrer dans la tasse, je n’essaie pas de me sentir comme une tasse de thé. Je suis la tasse de thé« .

Mais ceci ne représente qu’une moitié de l’expérience essentielle — la moitié extérieure — qui ressemble dans son effet à certaines sortes de méditation fondées sur l’attention, lorsque le sujet se perd dans la contemplation de l’objet. Bien qu’en un sens il s’agisse d »‘oublier le moi », ce n’est pas cette forme de dépassement du moi qui est illuminante. La nature de la moitié la plus importante de l’expérience essentielle peut être illustrée comme suit (en gardant le même exemple): — Si nous nous détournons du mur rouge pour regarder ailleurs, alors nous ne sommes plus « faits rouges », nous devenons d’abord une forme (ou couleur, ou silhouette, etc.) puis une autre, toujours différentes d’une minute à l’autre. Pourtant, il n’y a pas la moindre chose au centre même de la vision, ici; ce coté-ci des apparences phénoménales (pour autant qu’on puisse dire qu’il existe un « coté-ci ») est toujours vide. En dirigeant ainsi notre attention vers le centre de la vision et non plus vers sa circonférence (ce que nous faisons habituellement), il devient évident comme le manque d’argent dans un porte-monnaie vide, ou comme l’absence d’un objet escamoté par magie, qu’il n’y a pas la moindre chose au centre de notre être. Les formes sont « là » mais, comme le Soutra du cœur l’énonce clairement, l’ici est vide, libre de tout objet quel qu’il soit; et ceci ne relève ni de la déduction, ni de l’intuition, mais de la perception directe.

Accédant pour la première fois à cette expérience au départ de notre position dualiste habituelle, nous pouvons nous surprendre à diviser la vision en deux parts: d’abord en observant que le sujet ici est vide, puis en remarquant que l’objet est là ; ou bien la séquence est inversée — l’objet est là mais l’ici est vide. Bien que la clé de l’illumination consiste à voir le vide de l’ici, il se produit, lorsque nous saisissons ce fait en toute clarté, un « revirement » soudain, et des distinctions telles que sujet et objet, ici et là, cessent d’exister.

Bien entendu, notre vide essentiel peut aussi s’expérimenter par d’autres voies mais probablement avec moins de facilité et de netteté que dans la vision, du moins au début. Mais une fois que nous avons vu notre nature essentielle, elle peut aussi être expérimentée à volonté par le moyen des autres sens (y compris par ce qu’on peut appeler le « sens originel », avant la différenciation de la vue, de l’ouïe, etc.). Tout se passe comme si le centre de notre être était une forteresse dont tous les portails peuvent être ouverts de l’intérieur, une fois que l’un d’entre eux a été forcé de l’extérieur. Une fois que nous aurons fait notre l’aptitude à nous centrer de cette manière, nous pouvons expérimenter notre vide essentiel même dans la relation avec les pensées et les sentiments; nous percevrons non seulement comment nous sommes « faits rouges » ou « changés en tasse de thé », mais aussi comment nous sommes « faits pensées » et « faits sentiments ». Donc il nous est loisible d’arriver à la conscience de notre vide essentiel en toutes circonstances. Chaque fois que nous sommes correctement centrés de la sorte, nous cessons d’être identifiés avec une partie quelconque du tout en opposition avec le reste; la dualité cède le pas à la non-dualité et il n’y a plus ni « soi » ni « autre ». Ainsi en « connaissant le soi », nous « oublions le soi ».

Cette approche de l’illumination est tellement simple qu’elle peut faire naître des doutes dans l’esprit de ceux qui n’ont pas encore arrêté leur regard sur ce vide. Ils peuvent se demander si cette sorte-ci d’illumination et la bouddhiste sont bien semblables. Ou encore si un processus aussi ordinaire que la perception visuelle primaire peut vraiment avoir une qualité d »‘ineffabilité » et conduire à l’expérience de ce qui est souvent qualifié de « transcendantal ». Et bien, très évidemment la confirmation est à trouver dans la vision, ainsi que dans la signification réelle de l’ »ineffable » et du « transcendant »; tout ceci est affaire d’expérience personnelle. Néanmoins, il entre dans notre propos d’essayer à tout le moins de mettre en relief la valeur et la nature de certains effets de la vision dans le rien.

Rappelons tout d’abord ce que nous avons déjà noté. Pendant que nous voyons ce vide, un état de non-dualité émerge dans lequel il est possible d’entrer à volonté. Tout comme notre vue dualiste habituelle est créée par l’habituelle affirmation de soi, de même ce dualisme peut être déraciné par la pratique de l’état de non-dualité, jusqu’à ce qu’il devienne lui-même une habitude. Mais habituel ou non, cet état est toujours bénéfique lorsqu’il se manifeste. Son influence générale est illustrée par la réponse du Dr. Suzuki. On lui demandait comment une personne dans cette disposition réagirait à la vue de sévices exercés sur un enfant ou un animal. Réponse: « Elle agirait comme n’importe qui d’autre, sans que son action soit enracinée dans l’ego« .

D’autre part, pour prendre en considération un aspect plus spécifique de la non-dualité, demandons-nous s’il y a, au centre de notre être, une chose quelconque qui soit sujette à la naissance et à la mort. Le maître zen Bankei s’est prononcé sur cette question: « Soudain, quoique dans mes profondeurs reculées, une certitude me frappa comme l’éclair: je n’étais jamais né. Et ma non-naissance pouvait aplanir toutes les difficultés. Ceci semblait être mon satori… la conscience non née de Bouddha tranche tous les nœuds… vivre en état de non-naissance c’est atteindre l’état de Bouddha… dès le moment où vous avez commencé à réaliser ce fait, vous êtes un Bouddha vivant … »(Zen: Poems, Prayers…, Anchor Books, p.78). Quiconque voit clairement qu’il n’y a rien au centre de son être, à quoi puissent s’appliquer des termes comme naissance et mort, celui-là connaîtra une réalisation qui ne diffère pas essentiellement de celle de Bankei.

Venons-en maintenant aux thèmes de la compassion ou amour dont on dit qu’ils accompagnent l’illumination. Et bien, vivons l’état de non-dualité et voyons ce qui se passe. Donnons à notre vraie nature une chance de répondre librement, sans nous encombrer dès le départ avec des idées préconçues sur le genre d’amour que nous imaginons devoir éprouver. Car, comme l’écrit Sohahu Koburi dans un texte sur D.T. Suzuki, « Lorsque la lumière de l’illumination éclaire un homme intérieurement, elle développe une grande sagesse qui supprime toutes les idées limitées, déformées et égocentriques. Lorsqu’elle rayonne vers l’extérieur, elle devient une grande compassion un amour qui veut et favorise le bien-être de tous les êtres vivant dans le monde… »(The Eastern Buddhist, August I967).

En termes plus généraux, on peut dire que la Voie de l’Illumination débute lorsque nous avons vu notre vide central. Comme l’observait Thomas Merton, « Aussi longtemps que nous n’avons pas un premier aperçu de l’illumination, nous ne pouvons même pas commencer à méditer car alors nous ne savons pas ce que nous faisons« . Ce qui est vrai de la méditation, l’est aussi des deux autres divisions du triple entraînement bouddhiste: avant d’avoir vu le vide, nous ne sommes pas capables d’un Comportement Juste ni d’une Compréhension Juste. Mais n’allons pas imaginer que la vision du vide est nécessairement une sorte de satori enthousiasmant et théâtral à claironner à tous les vents. Il arrive que l’illumination se manifeste momentanément de cette manière, en raison de circonstances psychologiques fortuites, mais il est plus probable qu’elle apparaisse simplement comme un fait d’observation, dépouillé d’exaltation et de préconceptions, et dont les résultats se laissent comparer avec les constatations d’autres observateurs. En un sens, elle est effectivement « scientifique »; il ne s’agit pas ici d’une « intuition » vague, bien enfermée à l’abri des contrôles et de l’analyse, ni d’une « expérience » extatique et mystique thésaurisée, susceptible par chance d’être renouvelée un jour. Au contraire, la vision de ce vide-ci est un acte qui peut être répété à volonté; tout ce que nous avons à faire c’est regarder ici aussi souvent et aussi longtemps que possible et observer la nature de ce qui est clairement donné; puis nous avons à vivre de cette vision en toute conscience (d’une conscience qui n’est pas exactement la notre mais plutôt la conscience de l’Être en nous). Mais il ne s’agit pas d’une condition statique dans laquelle « quelque chose » est vu et rigidement maintenu sous le regard, ni d’un état de conscience défini et circonscrit. Notre nature essentielle n’est pas seulement un lieu de repos; ce centre est aussi une source dynamique d’action (sans être forcément une source d’activité). Qui plus est, l’adhésion à cette source centrale nous libère finalement de toutes les spéculations futiles sur « ce mystère ultime qui engloutit notre être, d’où nous prenons notre essor et vers quoi notre voyage nous mène » (Déclaration sur les religions non chrétiennes du Concile Vatican II). Le grand éclat de rire de Hotei est sûrement, parmi d’autres interprétations possibles, celui de quelqu’un qui a compris la farce des prétentions spirituelles, qui a abattu la barrière séparant le matériel et le spirituel, le naturel et le supranaturel, le visible et l’invisible, pour dévoiler les choses telles qu’elles sont, telles qu’elles ont toujours été et seront toujours.

Quiconque a la volonté de « voir son vide essentiel » et ainsi de devenir « illuminé » peut le faire maintenant sans gaspiller son temps sur les chemins traditionnels, ceux du bouddhisme ou de toute autre foi; ces démarches-là pourraient être appréciées plus tard, avec profit peut-être, si le besoin de formes religieuses survivait à la pratique de l’état de non-dualité. En d’autres mots, « Veillez à chercher le Royaume des Cieux avant tout« . Ou comme Bankei le notait dans son enseignement, « La seule leçon que je donne aux gens est de ne pas sortir de l’esprit de Bouddha. Se sont-ils mis d’accord entre eux pour prendre assise dans le zen? Très bien, qu’ils le fassent. Mais ils devraient comprendre que l’esprit non né de Bouddha n’a absolument rien à voir avec le fait d’être assis en face d’un bâtonnet d’encens. Pour celui qui s’en tient fidèlement à l’esprit de Bouddha, il n’y a plus de satori à chercher… » (Zen: Poems, Prayers… Anchor Books p.87).

Le chemin de l’Illumination est sans destination; il n’y a que le progrès de la marche, et la marche est bonne."

Traduction par   J. Couvrin de Here is Void, paru dans Share It n°3, ed. Anne Seward.

Philosophe anglais, Roger Gunther-Jones est un connaisseur averti du bouddhisme. Cet article est le texte de l’une de ses interventions à la Buddhist Summer School, en I969.