Poème de Tauler (1300-1361), le grand disciple de Maitre Eckhart.

 

"CANTATE DE LA NUDITÉ


Je chanterai ce chant nouveau : la nudité.
La pureté réelle est vide de pensée;
La pensée, elle doit se tenir à l'écart.
C'est ainsi, moi que j'ai perdu ce qui est moi.
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Ce qui m'est étranger cesse de me leurrer.
Et j'aime autant être pauvre que riche.
Point d'image qui me contente :
Il m'a fallu me vider moi-même.
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Veux-tu savoir comment je me passai d'images?
C'est lorsqu'en moi j'embrassai l'unité,
Car telle est l'unité réelle.
Et la douleur pas plus que l'amour ne m'émeut.
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Veux-tu savoir comment je dépouillai l'esprit?
C'est lorsque je cessai de distinguer,
Hormis, en moi, la divinité une.
Or, je n'ai pu le taire et j'ai dû l'avouer :
Je suis réduit à rien.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Depuis que me voilà perdu dans cet abîme,
J'ai cessé de parler, je suis muet,
Oui, la divinité m'a englouti.
Je suis dépossédé,
Et c'est pourquoi les ténèbres m'ont réjoui.

Depuis le temps où j'ai rejoint mon origine,
J'ai cessé de vieillir et j'ai dû rajeunir.
Ainsi toute ma force a disparu.
Et elle est morte.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci.

Or donc, celui qui disparait
Et qui trouve sa nuit,
Est tout aussi riche, étant exempt de misères.
Ainsi les feux d'amour
M'ont soudain consumé.   
Et j'en suis mort.
Qui s'est dépouillé de l'esprit ne peut plus avoir de souci."


Traduit par J. Chuzeville. (x)

Johannes_Tauler__Predigt Manuscrit de Tauler, 15ème siècle