Le Tao-Te King est un texte fascinant en particulier parce qu'il accorde une importance fondamentale au vide. Dans mon livre S'éveiller à la Vacuité, j'avais rappelé que Dürkheim s'était éveillé simplement en écoutant un passage du texte.

Voici comment Dürkheim raconta ce qu'il appelle « la Grande Expérience » :

« Cela se passait dans l'atelier du peintre Will Geiger. Ma future femme, qui était de ses amies, avait ouvert par hasard le Tao Te King. Elle commença à lire le onzième aphorisme:

Trente rayons se rencontrent dans le moyeu,

Mais c'est le vide en lui qui crée la nature de la roue.

Les vases sont faits d'argile.

Mais c'est le vide en eux qui fait la nature du vase.

Et cela survint. En entendant le onzième aphorisme, je fus frappé d'un éclair. Le voile se déchira : j'étais éveillé. J'avais éprouvé cela. Tout le reste était et cependant n'était pas, était de ce monde et en même temps transparent à un autre. Moi-même aussi j'étais et à la fois n'étais pas. J'étais comblé, captivé. De l'autre côté et en même temps tout à fait présent. Heureux et comme vide de sentiments, très loin et pourtant profondément dans les choses. J'avais éprouvé cela, net comme un coup de tonnerre, clair comme un jour de soleil, cela, qui était totalement incompréhensible. La vie continuait, la vie d'avant, et pourtant ce n'était pas la même. »Karlfried Graf Dürkheim, Pratique de l'expérience spirituelle, Ed. du Rocher, 1985, Rééd. Pocket, 1994, p. 35.

Dans un précédant commentaire, quelqu'un demande comment comprendre ce passage :

XLVIII
Celui qui s'adonne à l'étude
Augmente de jour en jour.
Celui qui se consacre au Tao
Diminue de jour en jour.

Diminue et diminue encore
Pour arriver à ne plus agir.
Par le non-agir
Il n'y a rien qui se fasse.

C'est par le non-faire
que l'on gagne l'univers
Celui qui veut faire
ne peut gagner l'univers

Lao TSEU . le tao-to king


D'excellentes remarques ont été déjà faites par Greg, Vincent ou Duc.

S'éveiller consiste à voir la vacuité, c'est-à-dire à disparaître, à diminuer, à n'être rien et moins que rien. « Diminuer et diminuer encore » : encore et encore revenir à la vacuité. Celui qui s'adonne à l'étude enfle son ego, enfle sa mémoire, enfle ses opinions et s'éloigne de la simplicité du vide (ou en tout cas risque de le faire).

Dans l'espace de l'ouverture, on trouve l'immobilité, le stable, le rien faire; mais ce rien est dynamique, créatif car l'univers surgit du vide et y retourne. Dans l'espace, le monde apparaît. Dans la vacuité, on perd son moi mais on gagne un monde.

Ce passage me rappelle un texte des Evangiles qu'on trouve dans Luc, Mathieu et Jean

« Car celui qui voudra sauver sa vie la perdra, mais celui qui la perdra à cause de moi la sauvera. »

Diminuer, perdre sa vie, disparaître dans la vacuité : c'est gagner sa vie, gagner le monde. C'est perdre le moi et gagner le Tao, ou le Royaume.