Stephen Jourdain nous a donc quitté en février dernier. J'avais pour lui une grande estime,comme beaucoup de ceux qui l'ont entendu ou lu. Il avait le don de parler de l'éveil, de dire l'ineffable avec un humour et un génie inclassable.

C'est le seul homme, à ma connaissance, qui ait fait de Descartes un usage mystique. Dans les "milieux" spirituels, on reproche à Descartes les pires maux (je l'ai fait moi-même) et en particulier  d'avoir identifié la pensée et l'être. Descartes en effet écrit dans les Méditations Métaphysiques :

"Mais qu'est-ce donc que je suis? une chose qui pense"

Descartes Descartes

et dans le Discours de la méthode :

"Et remarquant que cette vérité : je pense, donc je suis était si ferme et si assurée que toutes les plus extravagantes suppositions des sceptiques    n'étaient pas capables de l'ébranler    , je jugeai que je pouvais la recevoir, sans scrupule, pour le premier principe de la philosophie que je cherchais."

Il semble donc que, pour Descartes,  le "je suis" soit la pensée. Or Stephen Jourdain s'est éveillé à 16 ans à la lecture de ce texte de Descartes ; cette phrase "je pense donc je suis" l'a amené au-delà de la pensée dans la conscience pure, dans la veille éternelle de soi-même.

"L’EVEIL

C’était le soir, j’étais dans ma chambre, allongé dans l’obscurité, et je tournais et retournais dans ma tête depuis un long moment, probablement depuis une demi-heure, la petite phrase du Cogito de Descartes: “Je pense, donc je suis”. Il m’avait semblé, dans les jours précédents, entrevoir une prodigieuse vérité dans cette petite phrase, et j’essayais de retrouver cette vérité entrevue dans un éclair. Je réfléchissais depuis très longtemps, en me répétant inlassablement: “je pense, donc je suis”, et en faisant chaque fois le voyage depuis la réalité vivante qui en moi-même correspondait à “je pense” et “je suis” jusqu’à ce que ces mots, pour les charger, dans la petite phrase, de leur vrai sens. En m’efforçant de penser le Cogito avec ma vie. C’était un travail très difficile, j’étais épuisé, le déclic qui m’aurait révélé la signification mystérieuse de la phrase ne se produit pas, mais, à un certain moment, un autre déclic, que je n’attendais pas, a dû jouer. [Un ressort secret qui devait être enfoui dans la conscience humaine depuis la Création, qui attendait son heure et que je viens d’effleurer par hasard.]. Et l’événement s’est produit, avec une soudaineté surnaturelle.

Et tout d’un coup je me suis retrouvé dans un avant, un commencement insoupçonné de moi-même, veillant d’une veille sans limite, me sachant — et me sachant me sachant — et me sachant me sachant me sachant: à l’infini, et m’éprouvant totalement identique à cette veille, cet abîme d’auto-conscience, qui n’était point chose qui m’était donnée, mais au contraire qu’essentiellement je ne subissais pas, faisais moi-même brûler.

[Et puis vlan! Quelque divinité, dans le royaume métaphysique, a tripoté un bouton, je me suis retourné comme un gant, et déjà cette chose insensée était là au milieu de moi, comme un membre vivant à la place d’une prothèse.]

A brûle-pourpoint, je glisse dans une lucidité sans nom, achèvement inouï de l’aurore qu’on nomme conscience de soi. Cette lumière n’est pas un état passivement subi: c’est un acte que désormais je sais accomplir. Elle n’est point non plus, à proprement parler, une expérience que je fais: elle est moi, elle est exactement Steve Jourdain"

stevejourdain Steve Jourdain : le saut dans l'éveil