Les éditions Almora viennent de republier Les Essais sur l'expérience libératrice de Roger Godel. Voici la préface que j'ai écrite pour ce livre.

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Avant propos à la troisième édition

Les Essais sur l'expérience libératrice de Roger Godel (1898-1961) furent publiés aux éditions Gallimard en 1952 pour la première fois avec une préface de Mircéa Eliade, reproduite ici, puis en 1976 aux Editions Présence dans une collection dirigée par Marie-Magdeleine Davy. Depuis longtemps, cet ouvrage était épuisé et introuvable sauf chez certains bouquinistes. C'est donc une heureuse décision des Editions Almora de rendre à nouveau accessible au public ce livre important, et qui, à bien des égards que nous voudrions rappeler en avant-propos, a été et reste encore novateur.

Ce livre traite de l'expérience de l'éveil. Godel se rendit en Inde à Tiruvanamalai auprès de Ramana Maharshi et à Trivandrum auprès de Krishna Menon pour recueillir de la bouche même de ces maîtres célèbres, de ces Jivan-Mukta, l'enseignement de la sagesse millénaire de l'Inde. Il put observer ces hommes dans leur quotidien, mesurer leur détachement, vérifier l'intensité de leur présence. « Enquêter auprès d'eux, écrit Godel, c'est donc explorer le centre d'un laboratoire consacré à la métaphysique depuis plus de deux millénaires ». On trouvera dans ce livre maints échos de la présence de ces sages.

Ce livre rassemble les conclusions d'une recherche générale sur l'expérience libératrice à travers de multiples essais : des réflexions métaphysiques et psychologiques, des interprétations de mythes, des enquètes sur les maladies du coeur, des récits d'escalades en haute montagne. Ces essais, qui pourraient paraître disjoints, sont en réalité autant de perspectives sur une même réalité transcendante – l'éveil - dont Godel cherche le secret en l'étudiant de différentes manières, comme on observe un diamant par ses différentes faces en le faisant tourner.

Sur ce point, le livre témoigne déjà d'une puissante audace de pensée car rares sont les ouvrages sur ce thème dans les années 50. Aujourd'hui, il ne manque sans doute pas dans nos librairies de livres sur l'éveil mais les analyses de Godel sont particulièrement profondes et novatrices pour l'époque. Certaines de ces pages sont admirables, miraculeuses même, empreintes d'une force et d'une poésie inspirantes qui ont la puissance non seulement de nous faire penser mais aussi d'éveiller la source de notre être.

Car Godel ne fait pas oeuvre d'intellectuel seulement; il ne regarde pas l'éveil comme un objet lointain et inconnu; il écrit, au contraire, en puisant dans sa propre expérience spirituelle; il plonge sa plume dans la source de son être. Il ne cherche pas seulement chez les sages qu'il visite une clarté sur l'absolu; quand il traite de l'éveil, il parle de ce qu'il vit; il demeure sa propre autorité. Godel n'est pas seulement un philosophe en quète de sagesse, mais un sage, un homme accompli, établi dans l'être et de tels hommes ne sont pas si nombreux. Ces pages où l'ont sent paraître, dans des mots magnifiques, l'expérience de l'éveil manifestent l'invisible comme une hiérophanie.

IMG Roger Godel et sa femme, Alice

Roger Godel se montre aussi pionnier en affirmant l'universalité de l'expérience de l'éveil. Les mystiques d'Orient et d'Occident témoignent tous d'une expérience identique mais exprimée différemment selon les lieux et les traditions. Dans un de ses livres, Godel écrit ceci: « Nombreuses et variées sont les voies d'écoulement par où la sagesse s'offre aux hommes. Sur chaque civilisation elle débouche à la manière d'une fontaine par un masque conforme au génie de son temps et de son lieu. Elle se fait héllénique par Socrate, indienne avec Shankara Sharya, chinoise avec Lao Tseu ou Chouang-Sen, chrétienne avec Meister Eckhart. L'eau jaillissante par tant de figurines en apparences diverses provient pourtant d'une source identique » (Socrate et Diotime). Cette reconnaissance de l'universalité de l'éveil résonne aujourd'hui chez les chercheurs spirituels qui refusent les chapelles et les limites dans lesquelles certains esprits étroits voudraient enfermer la spiritualité. L'eau coule dans différentes rivières mais il s'agit bien de la même eau; celle qui vivifie, libère et apaise.

Godel est écrivain, philosophe, mystique, hélleniste mais aussi médecin et éminent cardiologue même (il fut médecin au Liban puis en Egypte). Son approche de l'éveil se veut radicalement et volontairement scientifique. Il apparaît proche ici d'un Bergson qui dans Les deux sources de la morale et de la religion exigeait lui aussi que la science et la philosophie prennent au sérieux les expériences mystiques auxquelles Bergson accordait une valeur immense pour la découverte des fondements et de l'homme et du réel.

L'expérience transcendante est aux yeux de Godel une terra incognita que les scientifiques, et en particulier les psychologues, doivent prendre comme objet d'études faute de quoi ils s'exposent à ne jamais atteindre la vérité ultime. Mais pour espérer explorer cet état d'éveil, hors du temps et de l'espace, le psychologue doit opérer une véritable révolution épistémologique identique à celle que les physiciens ont accomplie au XXème siècle pour pénètrer dans les secrets de la matière.

En réclamant une approche scientifique du phénomène spirituel, Godel ne prétend pourtant pas que la science puisse progresser jusqu'à l'essence ultime de l'homme; seul un saut effectué par une intuition unifiante permet de connaître parfaitement la vraie nature de l'homme, le Témoin absolu. « Ni l'intellect, écrit-il, ni le sentiment ne peuvent passer cette frontière de la dualité. Ils devraient, pour cela, se dépouiller des attributs inhérents à leur fonction – renoncer à s'affirmer dans l'affrontement du sujet et de l'objet. L'itinéraire prend fin sur cette falaise abrupte où s'achèvent le temps et l'espace. Mais la pensée cessant d'être pensée, l'intuition transcendante jaillit en éclair de sa nuée. » Si la science ne peut nous conduire jusqu'au centre, pense Godel, elle doit inclure l'éveil dans sa compréhension globale de l'homme.

Certes, certaines références de Godel dans ce livre ont vieilli : il s'appuie sur les travaux des chercheurs des années 40 ; mais l'élan de son projet reste neuf. Les sciences et la philosophie ont-elles poursuivi le chantier ouvert par Godel ?

Il faut reconnaître que rares sont les philosophes occidentaux, et en particulier en France, à penser que l'expérience mystique n'est pas autre chose qu'un aimable dérèglement des sens1; peu lui prêtent l'importance qu'elle mérite. En revanche quelques neuroscientifiques ont commencé à se pencher sur les expériences libératrices et sur l'état de conscience pure comme Dominique Laplane en France2. D'autres biologistes comme Francisco J. Varela3 ou des psychologues ont échangé avec le Dalaï-Lama et des moines tibétains sur les rapports entre spiritualité, psychologie et cerveau.

Mais ces rapprochements restent peu fréquents dans un contexte hypermatérialiste et le champ de recherches initiées par Godel est encore largement inexploré.

Pour toutes ces raisons et d'autres encore que Mircéa Eliade avance dans sa préface, ce livre est de haute valeur. Un beau témoignage de Marie-Magdeleine Davy, qui a bien connu Roger Godel et son oeuvre, est également ici réédité.

José le Roy, ingénieur et agrégé de philosophie.

1Voir sur l'oubli de l'éveil dans la philosophie occidentale, mon livre: Eveil et philosophie, Originel-Accarias, 2006

2Dominique Laplane, Penser, c'est-à-dire? Enquête neurophilosophique, Armand Colin, 2005

3Dormir, rêver, mourir, Explorer la conscience avec le Dalaï-Lama, sous la direction de Francisco J.Varela, Nil Editions, 1998